La Tunisie, entre râleurs, déserteurs et loyalistes

Paupérisées par la crise économique et déboussolées par le chaos politique ambiant, les élites tunisiennes se rangent en trois clans :
1) le clan des râleurs, plus dans la parole que dans l’action efficace,
2) le clan des déserteurs, ceux qui se débinent, découragés en votant par les pieds
3) le clan des loyalistes, ce melting-pot de girouettes, de conservateurs et d’opportunistes.
Le seul hic: tout ce beau monde est fana du statuquo et ne brille pas par son élan réformateur. Explication économique…
Mon explication n’est ni sociologique, ni anthropologique et encore moins idéologique ! Elle est purement économique, fondée sur l’observation des comportements. Elle est inspirée par les travaux d’Albert Hirchman (1915-2012), un célèbre économiste de l’Université américaine Harvard, et qui a modélisé les comportements des demandeurs de biens et services (privés et publics). D’origine allemande, il a longtemps observé les comportements des élites de l’Allemagne nazie et ensuite les opérateurs économiques et politiques aux Etats-Unis, où il a fini sa vie, après avoir fui l’Allemagne nazie.
Hirchman a décrit son modèle dans un célèbre ouvrage «Exit, Voice, Loyality», publié en 1970, traduit en une dizaine de langues, et dont le titre en français est : «Défection, prise de parole et Loyalisme».

Crise globale et incertitudes …
Pour mieux comprendre les comportements des élites tunisiennes et des clans liés, il faut comprendre les enjeux et la gravité de la crise tridimensionnelle qui secoue la Tunisie d’aujourd’hui.
La première dimension de la crise est incarnée par une mal-gouvernance qui perdure et qui se manifeste par un État qui vit au-dessus de ses moyens, et une administration publique pléthorique et bourrée par des dizaines de milliers de fonctionnaires fictifs, recrutés selon leur allégeance politique. Le sureffectif touche un fonctionnaire sur trois des quelque 800000 fonctionnaires et dont les salaires et avantages sociaux grugent plus de 50% des recettes fiscales de l’Etat. Un État déjà surendetté et qui se dope par la dette pour payer les salaires de ses fonctionnaires au lieu de rationaliser leur effectif.
La deuxième dimension de la crise est économique, puisque l’économie de rente, héritée de l’ère dictatoriale, pré-2011, s’oppose à toute sorte de réformes économiques, pour introduire plus de concurrence et abolir les rentes et oligopoles constitués. La croissance des 10 dernières années est en moyenne proche de zéro, ne pouvant plus créer de l’emploi productif. Avec un chômage qui concerne un jeune sur deux (16-35ans), avec un taux de chômage officiel de 18%.
La troisième dimension de la crise est à la fois financière et monétaire. Le système bancaire profite des politiques monétaires pour bénéficier de taux d’intérêt qui frôlent les 14% en moyenne. Avec de tels taux d’intérêt, l’investissement est mis à plat, ayant chuté de 26% du PiB en 2011 à moins de 6% du PiB, en 2021.
Toutes ces situations requièrent des réformes profondes que personne au sein de l’Etat ne veut assumer totalement. Partis et politiciens veulent éviter les mesures impopulaires, ne veulent pas froisser les lobbyistes et font perdurer le statu quo! Avec le marasme lié.
Ma lecture et application du modèle de Hirchman, dans les blocages économiques et institutionnels que traverse la Tunisie contre la corruption sont présentées ci-dessous, de façon forcément réductrice et simplificatrice. Mon objectif est modeste; il consiste à décrire à grands traits les clans et clivages, brèches et forces en présence et derrière l’échec économique et institutionnel du printemps arabe en Tunisie.

La défection, l’ «Exit» et tous ces déserteurs
C’est depuis une décennie que la Tunisie est confiée à ces coalitions faites d’islam radical et de partis libéraux instables et sans programme économique. Coalitions qui se sont dopées de la dette, pour gouverner sans rien changer, sans arriver à convaincre pour mériter la confiance du citoyen.
Certes, la dictature de Ben Ali,corrompue et répressive, n’est pas meilleure, mais elle a le mérite d’assurer une certaine stabilité gouvernementale, un minimum de visibilité et un pouvoir d’achat décent, comparativement à des pays ressemblants (Maroc, Algérie, Jordanie ou Sénégal).
Appliquant les préceptes de Hirchman, la défection observée en Tunisie au sujet du marasme économique et du chaos institutionnel s’inscrit dans une logique de rationalité purement économique i) minimisant les coûts (liés à l’opposition à l’establishment politique, médiatique, politique…la corruption érigée en système … et les risques de se faire harceler, dénigrer, insulter) et ii) optimisant les bénéfices liés à des activités alternatives : évitement des circuits formels, émigration, retrait en attendant de voir…le bout du tunnel!
La défection est adoptée par de nombreux citoyens se réfugiant de facto dans les secteurs atypiques avec une multitude de pratiques informelles, au sein de réseaux et de circuits peu codifiés, peu structurés et à l’abri de la bureaucratie.
Les ministres, élus, hauts fonctionnaires ayant servi avec Ben Ali ont adopté le silence et ne veulent pas se mouiller de nouveau.
L’économiste Hirchman explique que face aux phénomènes politiques véhiculant de hauts niveaux d’incertitudes, la défection devient une option rationnelle (optimale dans le jargon économique).
Le citoyen adopte la défection pour éviter de subir les foudres d’un système très instable et où ceux qui gouvernement ne peuvent durer au-delà d’un an en moyenne (12 gouvernements depuis 2011). La défection à l’oeuvre se manifeste de 4 façons.

1- Le pire comportement de défection est manifeste face à la corruption qui gangrène les administrations et les us et coutumes. Les Imams, les notables, sages, élites, mchaieks, etc., ont fini progressivement par baisser les bras et par fermer les yeux sur les pratiques de corruption, le recours à l’émigration (légale et illégale).
Depuis 2011, plus de 400 000 actifs tunisiens ont choisi l’exodus! Des médecins, des ingénieurs, des universitaires, des plombiers, des serveurs… des hommes et des femmes ont claqué la portée, pour faire valoir leur expertise, savoir-faire ailleurs, dans le monde occidental.

2- Le recours aux activités informelles. Aujourd’hui, le poids du secteur informel en Tunisie est estimé à quasiment 45 % du PIB (Produit intérieur brut), soit presque 18 milliards de $ US annuellement. Ce secteur est convoité par des milliers de petites entreprises et des dizaines de milliers de travailleurs autonomes, tous ont simplement déserté le secteur formel pour ne pas subir les pressions des lobbys et barons de la corruption et alliés dans les administrations et rouages bureaucratiques. Le modèle de Hirchman établit ce type de lien d’évitement et de contournement comme une défection pour se prémunir de tous ces responsables peu éthiques et élus issus de partis sans vision, ni programme économique.

3- La défection se constate aussi par le vote par les pieds. L’absentéisme dans les élections, les non-réponses dans les sondages, la faiblesse des taux de réponses dans les consultations publiques et le retrait de la vie politique ont atteint des niveaux inquiétants en Tunisie. Quand on leur demande pourquoi ce retrait, leur réponse est nette: ces partis et ces politiciens sont tous pareils, des incompétents, des opportunistes et des verbeux…

4- La défection opère aussi par l’autocensure des citoyens, des journalistes, des médias…Les politiciens, les militants de gauche, y compris les compatibles avec la mal gouvernance de l’islam politique en Tunisie, ont fini par se taire, même si beaucoup de penseurs sont insatisfaits de la gabegie institutionnelle installée depuis 2011. Plusieurs médias naviguent à vue et, pour éviter les sujets qui fâchent, excluent de leurs plateaux, les voix dissonantes et qui disent les vraies choses sur la dérive économique du pays….et sur les vraies et douloureuses réformes requises.

Les râleurs, la prise de parole (Voice)
Le deuxième type de comportements est plutôt lié à la parole, dans les médias, les sphères publiques et les réseaux sociaux. La prise de parole la plus virulente est celle qui est manifestée par le syndicat des travailleurs. Une prise de parole, souvent liée au partage des dividendes du système, les syndicalistes négocient leur parole contre des emplois, des postes de décision, des primes et des avantages pécuniaires à leurs syndiqués… pour laisser faire et ne pas toucher aux acquis des syndicalistes.
Pour l’UGTT, ce syndicat historique, la prise de parole est polluée par ces intérêts et logiques insidieuses de donnant-donnant, qui commandent ce syndicat.
Ailleurs, même les syndicats des étudiants et étudiantes ont baissé les bras, malgré le chômage qui pénalise les centaines de milliers de jeunes diplômés.
Les réseaux sociaux récupèrent la parole contestataire. Ces réseaux constituent un exutoire, une soupape de refoulement, pour ceux qui veulent changer les choses par les mots, par les wishfulthinkings…et les inchallahs liés.
Mais, dans la foulée, les générations montantes, mieux éduquées que leurs parents, tentent de dire leur ras-le-bol sur facebook, messenger, etc., ne veulent plus se laisser faire par les réseaux de la politique. Ce groupe de militants constitue le principal pilier de la lutte au statu quo, étant comparativement aux autres groupes, moins porté à baisser les bras, à taire la colère ambiante pour prendre la parole sur les diverses tribunes (média, manifestation, journaux, internet, parlement, etc.).
Aujourd’hui, ce groupe de militants et de «râleurs» est constitué majoritairement d’«irréductibles», de courageux qui font les multiples sit-in anti-corruptions et antigouvernementaux. Il y a les manifestants sur les escaliers du théâtre municipal à Tunis, il y a eu le Kamour, les blocages à Gafsa, etc.
Ce groupe choisit l’affrontement par la prise de parole (par slogans, manifestations, contestations, médias, etc.), plutôt que par la défection (abdication) face au fléau de la mal gouvernance, et contre ses barons ou complices politiques.
Ce groupe hétéroclite adopte une stratégie accordéon pour s’élargir (par alliance/fusion) ou s’atrophier (par cassure/fission), selon les enjeux et les tensions entre les clans et acteurs qui le composent. Ceux-ci sont généralement des citoyens et citoyennes cultivés, de la classe moyenne, des jeunes, ayant des obédiences socialisantes, mais fortement concernés par le chômage et l’érosion de la performance de l’État.
L’annonce du Président pour lutter contre la corruption et la spéculation a été accueillie avec soulagement par les adeptes de la bonne parole militante, par ceux qui «râlent» sans cesse et qui se font entendre pour lutter contre la corruption de la vie politique.
Dans l’ensemble, ce groupe de «râleurs» est peu docile, plutôt politisé, très jeune et constitue probablement le fer-de-lance le plus fiable contre la mal gouvernance et la corruption et tous ces partis qui ont gouverné le pays depuis 2011 et qui ont mené le pays à sa faillite. Il est aussi le plus tenace pour enrayer le déclin de l’État providentiel et des valeurs d’intégrité, de probité et de création des richesses. Les réseaux sociaux et le Web 2.0 décuplent le pouvoir de la «voice» à la Hirchman. Ce groupe agit par à-coups de revendication impatiente axée sur l’«ici et maintenant».
La multiplication des journaux électroniques, des réseaux sociaux et la liberté de la presse (depuis 2011), ont amplifié la tonalité et la rage contre la pauvreté, le chômage, la corruption … appelant haut et fort leur éradication dans les meilleurs délais.

Les loyalistes (loyalty).
Ce groupe d’acteurs est probablement le plus fourni en effectif, en étant en même temps le plus hétéroclite et le plus passif dans le contexte. Constitué de plusieurs centaines de milliers de fonctionnaires, de plusieurs dizaines de milliers de professionnels (médecins, avocats, universitaires, etc.), de centaines de propriétaires terriens, propriétaires d’entreprises, et autres acteurs qui disposent déjà d’un haut niveau de vie, d’un cadre de vie enviable (banlieues huppées), certaines communautés rurales nanties, des émigrants, certaines élites, certains médias, nostalgiques du temps de Ben Ali, etc.
Le loyalisme ne veut pas nécessairement dire complicité aveugle avec les dérives de l’establishment et les diktats du système de la mal gouvernance du post-2011. Ce groupe compte et en grand nombre des larbins prêts à tout, des opportunistes qui guettent les hauts postes de l’Etat et les dividendes. Mais, parmi eux on compte aussi d’honnêtes petites gens, qui ne veulent fâcher personne.
Le loyalisme «malvoyant» est aussi une question d’attitude aux risques, voulant éviter tous les risques liés à la défection ou à la prise de parole. C’est connu, les fonctionnaires sont généralement des carriéristes riscophobes, ils sont portés à opter pour le loyalisme pour ne pas altérer leurs acquis, compromettre leurs rentes, intérêts ou carrière. De nombreuses personnalités politiques, aujourd’hui au pouvoir au sommet de l’État, sont des riscophobes et ont été loyalistes des décennies durant. Les loyalistes, notamment un grand nombre de fonctionnaires habitués aux méthodes de Ben Ali et des réseaux de corruption, ne regardent pas d’un bon œil les réformes, les appels à la lutte contre la corruption, certains par réflexe et d’autres par peur de se faire débusquer au regard de leurs pratiques et implications dans la corruption, d’hier et d’aujourd’hui.

Que faire pour rompre avec le statu quo?
À l’évidence, la Tunisie est loin de pouvoir, et du jour au lendemain, réussir ses projets de réformes. On ne peut réformer sans fédérer ses forces politiques et les mettre en rang de bataille pour faire sortir le pays de l’impasse où il se trouve.
Mais, pour fédérer, il faut un minimum de leadership rassembleur et transformateur.
Actuellement, les 3 clans (râleurs, déserteurs, loyalistes) ne sont pas nécessairement compatibles et n’ont pas les mêmes motivations pour changer le cours de l’histoire en Tunisie. Dans sa volonté de changer la Constitution de 2014, et de mettre fin aux partis politiques qui ont ruiné le pays, le président KaïsSaïed va rencontrer la plus forte résistance à la lutte chez ces loyalistes dressés par tout un système construit et bien implanté au sein de l’Etat, opérationnalisé par des directives, circulaires, formations (ENA)… encore en vigueur. Les fonctionnaires peuvent certainement composer avec les réformes, mais cela requiert une refonte globale de l’administration publique pour séparer le politique de l’administratif au sein de ces organisations, très vulnérables aux dictats politiques et aux intérêts des groupes de pression. Le gouvernement Bouden qui est sommé par le FMI de réformer réellement, doit d’abord parier sur ceux qui s’engagent à prendre la parole pour décrier haut et fort toutes les formes de corruption (Voice). Ceux-ci dégagent un potentiel exceptionnellement porteur et mobilisateur, aidés aussi par les multimédias web2.0.
Mais, ce clan n’est pas facile à gérer, en raison de ses multiples revendications, branle-bas de combat et contestations contre le gouvernement Chahed (dans diverses régions). Ce clan est aussi très hétérogène (idéologiquement) et peut certainement jouer un rôle majeur dans l’éradication de la corruption. Sans réformes majeures et sans programmes de transition innovants, le clan de la défection ne peut amorcer sa sortie progressive du secteur informel (sous-terrain), de façon à s’impliquer dans l’économie réelle, en prenant la place qui lui revient dans le face-à-face contre les corrompus et l’incivilité fiscale. Les adeptes de la prise de parole sont fondamentalement différents des adeptes de la défection, même si stratégiquement les deux groupes sont des alliés pouvant soutenir tout gouvernement réellement engagé dans l’anticorruption. Mais cela ne peut se faire sans capital de confiance et engagement politique. Les gestes de défection ont plus de chance d’augmenter quand les gestes basés sur la parole se trouvent violentés (violence contre les sit-in, etc.), étouffés ou menacés par les corrompus. Exit et voice sont donc négativement corrélés. Les «déserteurs» de la scène politique en Tunisie, pour des raisons d’incompatibilité historique, ne font toujours pas assez pour retrouver les rangs de ceux qui prennent la parole (par écrit, par présence médiatique, etc.), depuis 2011.
Le clan des déserteurs (défection) est souvent alimenté par des «râleurs» épuisés et un peu déçus par les difficultés rencontrées dans les dynamiques politiques. L’inverse est vrai, un déserteur peut aussi retrouver sa voix et réhabiliter et rebrancher sa citoyenneté, s’il retrouve sa confiance et l’écoute requise de la part de la classe politique. En revanche, les loyalistes constituent un réservoir difficile à mobiliser de façon à jouer un rôle proactif, engagé avec détermination en faveur des réformes. Ceux-ci resteront une proie facile et des vulnérables aux tentations venant des partis politiques au pouvoir et des milieux d’affaires. Les loyalistes constituent une proie facile pour les lobbys et les barons de la corruption.

*Universitaire au Canada

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