De l’Etat émancipateur (6)

Dans notre conception, l’Etat libérateur n’est pas un retour en arrière avec la tentative de restaurer l’Etat-providence. Cette nouvelle conception de l’Etat porte sur trois questions essentielles. La première concerne le rôle de l’Etat qui se limite à sa dimension collective dans l’Etat-providence mais qui comprend dans l’Etat émancipateur une dimension individuelle dans la mesure où il cherchera à libérer les potentiels collectifs et individuels pour faire face aux grands dangers et construire un avenir meilleur.

Ces deux conceptions se différencient également dans la méthode, dans la mesure où l’Etat-providence s’inscrit dans une conception verticale avec la société, alors que l’Etat émancipateur développe une conception moins centralisée et ouverte à une plus grande participation citoyenne. Ces deux conceptions se distinguent également pour ce qui concerne la place de l’individu qui reste faible dans l’Etat-providence et qui donne la priorité au collectif alors que l’Etat émancipateur s’inscrit dans l’évolution du projet démocratique en accordant une plus grande place au sujet dans la mobilisation contre les grandes menaces.

Le développement de ce nouveau paradigme du rôle de l’Etat demande une plus grande réflexion et d’importantes recherches. Mais, d’ores et déjà, on peut énumérer une série d’idées préliminaires concernant les fonctions de l’Etat émancipateur et ses politiques.

Pour ce qui est des fonctions, l’Etat émancipateur doit aider à définir les grandes visions et les grands projets de manière participative qui constitueront le fondement du vivre-ensemble et du contrat social.

Pour ce qui est des principes, nous voulons souligner certains d’entre eux qui doivent guider l’Etat émancipateur, dont le courage et l’audace dans la définition des grands choix qui doit initier le changement social, le soutien à la recherche scientifique et à la prospective et la nécessité de définir des objectifs chiffrés que les politiques publiques doivent atteindre.

On peut également souligner les politiques que l’Etat émancipateur doit mettre en place dans les différents domaines dont le soutien à la prise de risque, la construction d’une complémentarité avec le marché, le soutien à la recherche et à la formulation d’idées novatrices, la réduction des risques dans les nouveaux secteurs.

Les sociétés démocratiques traversent d’importants défis et de grands dangers qui les ont amenés à définir de nouveaux rôles pour l’Etat et à en faire un acteur dynamique dans la mise en place des stratégies de sauvetage des économies et de protection des sociétés. L’idée de l’Etat émancipateur constitue une contribution à cette quête collective et individuelle d’une nouvelle expérience collective pour l’humain.

Il nous paraît dans cette perspective important d’ouvrir ce débat dans le contexte des crises multiples que notre pays est en train de traverser afin de définir un nouveau rôle de l’Etat.

 De l’Etat hybride à l’Etat émancipateur

Notre pays traverse depuis l’éclatement de la Révolution en 2011 une crise profonde à différents niveaux, politique, économique, financier et social. Nous avons abordé les causes profondes de ces crises dans différentes contributions. Parmi ces causes, il faut souligner la déstructuration profonde de l’Etat national au cours des dernières années.

La crise de l’Etat national réside dans quatre éléments essentiels qui ont contribué au recul de son rôle et à la baisse de la confiance des citoyens dans sa capacité à faire face aux dangers et aux menaces. La première cause concerne l’hésitation entre la fonction de l’Etat-providence et la régulation. Cette hésitation est à l’origine d’une conception hybride incapable de faire face aux dépenses de l’Etat-providence et incapable de se transformer en un Etat régulateur face à l’ampleur des défis.

Le second élément qui contribue à la crise de l’Etat concerne le recul de son rôle prospectif et par conséquent, son incapacité croissante à analyser et à comprendre les grandes tendances de notre monde et à formuler les politiques adéquates pour faire face aux grands dangers comme l’ont montré les échecs de la stratégie de lutte contre la pandémie.

Le troisième élément de la crise de l’Etat dans notre pays est lié à la situation déplorable des finances publiques et son déficit abyssal qui pourrait remettre en cause sa capacité à respecter ses engagements internes comme internationaux.

On peut enfin souligner le grand affaiblissement des institutions de l’Etat et particulièrement l’appareil sécuritaire, ce qui a ouvert la porte devant le terrorisme et le crime.

Cette crise multiforme de l’Etat a été à l’origine de l’ouverture du débat public autour de son avenir. Mais, ce débat s’est limité à deux positions de principe : celle du retour à l’Etat-providence ou celle de l’inscription définitive dans le paradigme de l’Etat régulateur pour échapper au caractère hybride de l’action de l’Etat. Mais, de notre point de vue, aucune de ces deux visions ne permettra à l’Etat de renouveler son rôle dans la dynamique économique et sociale. Le retour à l’Etat-providence paraît difficile compte tenu de sa crise financière. Mais, en même temps, l’Etat régulateur ne sera pas à la hauteur de l’importance des défis et des menaces que notre pays est en train de vivre.

La sortie de nos crises passe par le passage à une conception de l’Etat émancipateur capable de mobiliser la volonté collective et les compétences individuelles afin de faire face aux grands défis de notre temps et de gérer les grandes transitions en cours. Cette transition exige de trouver les solutions à la crise financière de l’Etat et la construction de ses capacités prospectives pour la formulation des politiques et le renforcement des institutions en charge de la violence légitime.

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