Alexandre Zolotov, ambassadeur de la Russie en Tunisie: “Il n’y a aucun élément de discorde avec la Tunisie”

Près de trois mois après son déclenchement, l’opération militaire russe sur le sol ukrainien continue de prendre de l’ampleur.  Des avancées significatives ont été réalisées selon des affirmations de hauts responsables russes et à leur tête le président Vladimir Poutine.
La Russie qui se dit déterminée à dénazifier l’Ukraine et à protéger ses frontières occidentales face à la progression de l’infrastructure de l’OTAN, assure que l’opération militaire qu’elle qualifie de spéciale se déroule parfaitement comme voulu. En revanche, ce conflit continue de préoccuper la communauté internationale face à l’irréfutable impact négatif de cette crise qui risque de s’éterniser.
Dans cette interview accordée à Réalités, Alexandre Zolotov, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la Fédération de Russie en Tunisie, revient sur l’état d’avancement des négociations engagées au lendemain de l’intervention russe en Ukraine, dresse le bilan des relations de coopération établies entre la Tunisie et la Russie à tous les niveaux et passe en revue les perspectives de les renforcer davantage. Interview. 

 Deux mois après le lancement de l’opération militaire en Ukraine, si vous avez à faire brièvement le bilan, que diriez-vous ?
Tout d’abord, je tiens à noter que cette opération a été menée pour atteindre certains objectifs, notamment comme l’a annoncé le président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine. L’objectif étant de dénazifier l’Ukraine et de protéger la population du Donbass et de protéger les frontières occidentales de la Russie face à l’avancement de l’infrastructure de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique nord) vers mon pays. Comme l’ont précisé précédemment le président de Russie et le ministre des Affaires étrangères, l’opération se déroule selon les plans qui ont été établis d’avance. Donc, de ce point de vue, tout progresse comme c’était prévu et comme voulu. Cependant, il faudra encore un certain temps pour atteindre les objectifs annoncés. Pour le moment, c’est un peu difficile de dresser le bilan de cette opération militaire spéciale et de prévoir la date de son achèvement. Tout dépend des décisions prises au plus haut niveau en Russie et des pourparlers qui sont en cours avec la partie ukrainienne pour trouver une issue politique à cette situation.

Justement, où en êtes-vous concrètement au sujet des négociations avec l’Ukraine?
En réalité, quand il s’agit d’une affaire aussi délicate que celle-ci, les négociations se tiennent souvent à huis clos et le contenu des échanges ne peut pas être divulgué avant leur achèvement. Ces négociations qui se tiennent à travers des visioconférences se poursuivent et continuent d’avancer. Il y a des progrès, il y a des regrets, mais pour le moment, il est encore prématuré de faire des pronostics concernant les résultats. Ce qui est plus important, c’est bien qu’elles soient déjà entamées.

Quel rôle doit jouer la communauté internationale dans l’avancement de ces négociations et la résolution de la crise ?
Récemment le Secrétaire général de l’ONU (Organisation des Nations unies) était en visite à Moscou puis à Kiev. Ceci démontre l’implication de la communauté internationale pour faciliter le règlement politique de cette situation. Récemment, le président français, Emmanuel Macron a également eu une conversation téléphonique avec le président russe. Ces échanges et visites constituent un canal de dialogue ayant pour objectif d’unifier les efforts et de trouver des solutions politiques à ce conflit.

Depuis février dernier, les pays occidentaux ont exprimé leur rejet catégorique de l’intervention militaire et sont allés jusqu’à imposer des sanctions économiques très dures contre la Russie. Comment perçoit-t-on ces sanctions du côté russe et quel est leur impact sur l’économie et la population russes ?
Je tiens à noter qu’il s’agit de sanctions unilatérales. Il ne s’agit pas de sanctions prises dans le cadre de l’ONU. Nous considérons donc qu’elles sont illégales. D’autre part, nous nous attendions déjà à ce type de décisions et c’est pour cette raison que nous avons pris une série de mesures préventives et j’espère que nous allons nous en sortir très prochainement. En revanche, ces sanctions sont une arme à double tranchant. Elles portent également préjudice aux pays qui les ont entreprises si l’on prend en considération les importantes quantités de gaz et de pétrole importées de Russie par l’Europe occidentale.
Bien sûr, ces sanctions unilatérales frappent durement l’économie russe, mais il faut s’y adapter et la Russie saura certainement surmonter rapidement leur impact négatif.

Qu’en est-il du rapprochement entre Moscou et Pékin ? Face au conflit et contrairement aux pays occidentaux, la Chine n’a pas pris ses distances avec la Russie et on parle de deux pays unis dans leur combat pour l’avènement d’un monde post-occidental ? Qu’en pensez-vous?
Nous avons des relations de partenariat très solides avec la Chine remontant à des décennies érigées d’année en année. Ce partenariat se développe encore plus. Nous avons un volume d’échanges énorme avec la Chine et des intérêts réciproques. Nous adoptons très souvent des positions similaires sur les questions internationales et nous votons ensemble au sein du Conseil de sécurité de l’ONU. Donc, j’estime que c’est tout à fait naturel que la Chine ait pris ses distances par rapport aux positions extrêmes prises par l’Occident. Nos liens d’amitié et de coopération avec ce pays qui devient de plus en plus influent, continuent de progresser.

Qu’en est-il de la coopération avec la Tunisie qui remonte à des décennies ? Quel impact de ce conflit sur la coopération bilatérale entre la Tunisie et la Russie?
Nos relations bilatérales avec la Tunisie sont basées sur un socle solide de respect mutuel et de coopération avantageuse pour les deux pays. Pendant les deux années au cours desquelles la Tunisie siégeait au sein du Conseil de sécurité en tant que membre permanent, nous avons réussi à approfondir notre dialogue politique et à coordonner davantage sur des problèmes internationaux. Ceci dit, ce dialogue politique en tant qu’élément principal dans nos relations se poursuit dans une atmosphère bienveillante. C’est un dialogue riche en contenu et se maintient à différents niveaux, essentiellement au niveau des ministères des Affaires étrangères des deux pays. Donc, de ce côté-là, il n’y a aucun élément de discorde, nous nous dirigeons et aspirons à consolider davantage les liens d’amitié et à renforcer la coopération dans différents domaines. En effet, la coopération avec la Tunisie se base sur certains secteurs essentiels.

La Russie et la Tunisie aspirent à renforcer davantage leur coopération dans le domaine spatial

En ce qui concerne les échanges commerciaux, ils ont atteint avant la pandémie 600 millions de dollars. Nous avons un instrument pour la consultation et la gestion de ces relations qui est la commission mixte intergouvernementale pour la coopération commerciale, économique, stratégique et technique. La huitième session de cette commission devrait avoir lieu, à tour de rôle, à Moscou et à Tunis.
Concernant le tourisme, avant la pandémie, les flux touristiques russes vers la Tunisie ne cessaient d’augmenter et ont atteint à un moment donné les 700 mille personnes. Ce chiffre assez important témoigne de l’image de marque dont bénéficie la Tunisie en Russie. Il y a des touristes russes qui ont visité la Tunisie plus d’une fois. Ils y reviennent grâce à ce sentiment réciproque de respect et d’amitié établi entre les deux peuples.
D’autre part, nous avons réussi récemment à lancer la coopération dans le secteur de haute technologie. L’année dernière, le premier satellite tunisien a été lancé par une fusée russe et ce satellite a commencé à fonctionner dans l’intérêt de l’agriculture tunisienne. Les deux pays aspirent aujourd’hui à renforcer davantage la coopération en matière de lancement de satellites. Et c’est dans ce contexte qu’un mémorandum a été signé l’an dernier entre le groupe tunisien Telnet et le géant spatial russe Roscosmos en présence du président de la République Kaïs Saïed. C’était un pas très important vers le renforcement de la coopération russo-tunisienne dans le domaine des vols spatiaux, en particulier l’envoi de deux femmes tunisiennes à la station internationale spatiale. Ce secteur  est à mon avis très important et représente de très bonnes perspectives de coopération.
Nous avons un mécanisme de suivi de la coopération dans différents domaines. Lors de la prochaine session de la commission qui se tiendra à la fin de l’année en cours ou bien au début de l’année prochaine, nous devons adresser un programme d’actions concrètes pour aller de l’avant et s’adapter à la conjoncture internationale actuelle malgré les sanctions et pouvoir continuer une coopération bénéfique.

Qu’en est-il de la coopération en matière d’enseignement supérieur ?
Oui, durant ces dernières années, nous avons constaté une hausse significative du nombre des étudiants tunisiens poursuivant leurs études supérieures en Russie. Le nombre s’élève approximativement à 2000. Les autorités russes sont prêtes à accueillir plus d’étudiants tunisiens, d’autant plus que la Russie jouit d’un excellent système d’enseignement supérieur dans différents domaines d’instruction. La coopération en matière d’enseignement supérieur constitue un volet très important dans le renforcement de la coopération bilatérale, compte tenu de son aspect humanitaire et du rôle qu’elle joue dans le rapprochement entre les deux peuples.

Certaines sources ont évoqué une éventuelle visite du président de la République Kaïs Saïed à Moscou. Qu’en est-il réellement ?
Le président de la République tunisienne Kaïs Saïed est sans aucun doute le bienvenu en Russie. Mais, en ce qui concerne les dates, ces visites de très haut niveau doivent être bien préparées et programmées en fonction des agendas des deux leaders et surtout du contenu des négociations au plus haut niveau pour qu’elles aboutissent à des résultats concrets et appréciables. Il s’agit toujours de très bien préparer ce genre de déplacements, d’où l’intérêt d’inventorier, dans le cadre de la prochaine session de la commission mixte, toutes les possibilités de partenariat, de déterminer minutieusement les projets prioritaires et le contenu du programme de coopération.

Qu’en est-il d’une éventuelle visite du chef de la diplomatie russe Sergei Lavrov en Tunisie ?
Cette visite est toujours dans le projet. Comme je viens de le noter, il existe un très bon dialogue politique entre les deux pays et les échanges de visites sont très importants pour entretenir les relations de partenariat, mais il faut trouver le moment opportun qui convient aux deux chefs de la diplomatie. A un moment ou un autre, je suis sûr que cette visite pourrait avoir lieu.

L’intervention militaire russe en Ukraine a alimenté les craintes quant à ses répercussions sur l’économie mondiale. Qu’en est-il du cas de la Tunisie qui est déjà fragilisée par la dette et l’impact de la Covid-19?
Concernant les échanges commerciaux, nous sommes conscients que beaucoup de pays sont touchés par les problèmes logistiques. Concernant l’exportation de céréales, à Moscou, on a fait quelques briefings pour expliquer aux représentants étrangers la situation. Ces problèmes sont essentiellement dus aux sanctions imposées à la Russie touchant particulièrement les transferts, les virements et la chaîne logistique. Il faudra donc un certain temps pour s’y adapter et pour essayer de  contourner cette situation. Mais, soyez sûr que notre gouvernement se penche sérieusement sur cette question de telle sorte que nous puissions continuer à approvisionner normalement le marché international en matières premières et en céréales.

Mais entre-temps et pour garantir l’approvisionnement en matières premières, n’est-il pas légitime pour la Tunisie de chercher de nouveaux fournisseurs ?
Bien entendu, c’est tout à fait légitime voire naturel de chercher de nouveaux fournisseurs, car il s’agit là d’une question de sécurité alimentaire. Dans des situations délicates, chacun cherche à trouver l’issue qui lui convient le plus, chacun a le droit d’assurer sa sécurité alimentaire par les moyens qu’il juge optimaux.

Au lendemain du déclenchement de la guerre, des milliers d’étudiants ont pris la décision de quitter l’Ukraine, fuyant les combats et les bombardements. On entend  parler de l’intention de la Russie de récupérer ces étudiants étrangers y compris les étudiants tunisiens ?
Justement, la Russie est en train de chercher les mesures convenables et on s’oriente vers la création de possibilités pour ces étudiants afin de leur permettre de poursuivre leurs études supérieures en Russie. Notre ministère de l’Enseignement supérieur est en contact permanent avec les ambassades des pays concernés pour leur expliquer les solutions envisageables en faveur de cette catégorie d’étudiants et je pense que ce paquet de mesures sera ficelé et annoncé très prochainement.

Après deux ans de pandémie et en dépit de la reprise relative, le nombre des touristes russes resterait faible à cause de l’intervention militaire. Selon vos estimations, combien de temps faut-il compter pour que les flux de touristes russes retrouvent leur rythme ascendant ?
Pour le moment, comme la situation internationale est très floue, j’estime qu’il est encore trop tôt de prévoir quoi que ce soit. La question du tourisme nous préoccupe beaucoup, mais l’élément clef qu’on devra dépasser, c’est celui du transport des touristes. Les sanctions de l’Occident touchent également le transport aérien d’où la nécessité de prendre des mesures alternatives pour garantir le transport des touristes. En réalité, il y a plusieurs éléments qui devraient être pris en considération pour voir plus clair. Les sanctions touchent également les banques russes, il faudra donc trouver des alternatives permettant à ces touristes de procéder aux transferts d’argent et aux  paiements. Dans ce contexte, nous avons proposé à nos partenaires étrangers d’examiner la possibilité de procéder à des paiements en monnaie nationale. Il est donc nécessaire de rassembler les acteurs des deux pays pour discuter en profondeur ces difficultés et pour se mettre d’accord sur les possibilités éventuelles.

Le mot de la fin ?
Je suis depuis seulement quelques mois dans votre merveilleux pays et pendant cette courte période, j’ai pu réaliser combien votre peuple est hospitalier et bienveillant. Je souhaite davantage de succès et de prospérité à la Tunisie en matière de développement durable et de bonne gouvernance et j’espère que les relations entre nos deux pays vont se renforcer davantage pour le bien des deux peuples.

Propos recueillis par Hajer Ben Hassen

Réalisation et montage: Riadh Sahli

 

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