Mohamed Attya : le calvaire d’un homme droit

 J’avais, à plusieurs occasions, entendu grâce à mon père ainsi que mon beau-père, tous deux sadikiens, parler de Mohamed Attya mais je confesse qu’il m’a fallu lire le livre de sa fille, Emna Attya (Mohamed Attya, le passeur de lumière, Éditions KA, 2021) pour saisir son importance historique et la taille de l’injustice dont il fut victime.
Écrit avec une plume élégante par une femme de lettres distinguée, Madame Emna Attya Belkhodja, ce livre est une contribution essentielle à la connaissance de l’histoire contemporaine de la Tunisie; en effet, ayant dirigé et développé le Collège Sadiki durant plus de 20 ans, Mohamed Attya a formé une bonne partie de l’élite intellectuelle et administrative de notre pays.
S’il y a bien un homme de savoir qui a si peu bénéficié de la gratitude de sa nation, c’est bien Mohamed Attya, premier agrégé tunisien de lettres arabes et qui, durant plus de 20 ans, a fait du Collège Sadiki une fierté nationale et un vivier essentiel des cadres qui ont construit la Tunisie indépendante.
Poursuivi par la haine aussi inexpiable qu’inexplicable de Habib Bourguiba dont il était pourtant un ami proche, il tombera en disgrâce à l’indépendance avant de subir l’arbitraire judiciaire le plus ignoble.
En effet, Mohamed Attya, modèle de droiture et de rigueur, va se retrouver, injustement et par le fait du prince, en butte à un procès monté de toutes pièces devant la Haute Cour de Justice et qui restera comme une page sombre de la justice tunisienne.
Je tairais, par charité musulmane et respect de leur descendance, les noms des témoins à charge qui se sont succédé à la barre pour proférer de lamentables calomnies contre un homme au-dessus de tout soupçon.
L’injustice inouïe qui s’abattra sur cet homme d’exception laisse pantois: la prison, la condamnation à l’indignité et la confiscation de ses biens. Son seul tort a été de vouloir former les cadres de la Tunisie de demain, plutôt que de courir les meetings du Néo-Destour ; son seul crime a été d’avoir voulu former une élite à l’abri du tumulte politique de l’époque. Ses persécuteurs auront eu beau fouiller son passé, ils n’y trouveront aucun acte anti-patriotique et encore moins la moindre malversation financière.
Bourguiba, dont nul ne conteste ce que la Tunisie lui doit, était aussi capable de bassesse et sa vindicte pouvait être terrible.
Des pistes pour expliquer son acharnement sur son compagnon d’université sont esquissées mais rien qui ne puisse justifier l’injustice flagrante qu’ont dû subir cette personnalité d’exception et toute sa famille au lendemain de l’indépendance.
Malgré la mesure d’amnistie dont il bénéficia en 1966, Mohamed Attya ne connaîtra pas la tranquillité jusqu’à sa mort puisque dans les années 80, Bourguiba tenta de l’expulser de la maison dont il avait été spolié.
Il faudra attendre les années 2000, bien des années après sa disparition, pour que sa famille récupère la demeure familiale après un épuisant combat judiciaire.
Il aura fallu le courage de Mansour Moalla, ministre des Finances en 1982, pour que la mesure d’expulsion ne soit pas exécutée et que le Professeur Attya se maintienne chez lui moyennant le paiement d’un loyer.
Depuis la disparition de cet éminent pédagogue et de ce gestionnaire hors pair, plusieurs articles lui ont été consacrés et, avec l’effacement de Bourguiba, les langues se sont déliées pour condamner l’injustice du sort réservé à un des pionniers de l’enseignement moderne en Tunisie.
Les hommages, consignés dans l’ouvrage, que lui rendent des hommes comme Mohamed Yaaloui, Chedly Klibi ou Abdelmajid Chaker ne font que confirmer la valeur de Mohamed Attya et son rôle historique indéniable.
Il faut citer, par souci d’équité, le formidable travail fait par la Fondation Temimi en vue de mieux faire connaître l’œuvre de ce personnage.
En refermant cet excellent livre, on ne peut s’empêcher de ressentir de l’amertume devant ce gâchis: un homme d’exception à qui nous devions une immense gratitude, livré à la méchanceté des hommes et à l’arbitraire étatique.
Ce n’est pas le seul homme valeureux que la Tunisie indépendante a broyé: cette regrettable manie nationale s’est manifestée durant le règne de Bourguiba mais également de celui de son successeur. Après le 14 janvier 2011, on ne compte plus les poursuites et les condamnations iniques qui se sont abattues sur des compétences nationales.
Les vieilles habitudes d’acharnement sur les meilleurs sont tenaces et finiront par donner à la médiocrité ses lettres de noblesse.
Mohamed Attya qui a dédié sa vie et son énergie à la création d’un enseignement tunisien de qualité ouvert aux sciences, mérite de recevoir tous les hommages dont il a été privé injustement; il faudrait que des établissements soient baptisés à son nom à travers le pays et notamment le Lycée Khaznadar qui lui doit sa création.
Le ministre de l’Education nationale devrait chaque année commémorer sa disparition en se rendant aux pieds de sa tombe. C’est si peu devant ce que l’enseignement tunisien lui doit.
Aucun hommage n’effacera l’ingratitude dont a été victime le professeur Mohamed Attya, mais il n’est pas interdit d’exprimer un minimum de contrition face un destin si injustement brisé.

*Avocat et éditorialiste

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