Bras de fer intérieur et pression étrangère : Les Tunisiens sont-ils maîtres de leur destin ?

La Tunisie traverse l’une des périodes les plus critiques et les plus sombres de son histoire. Personne ne sait ni ne peut prédire comment va évoluer la grave crise politique que vit le pays depuis six mois et sur quoi elle va déboucher. La feuille de route politique de Kaïs Saïed devrait donner un nouveau parlement en décembre prochain et avant ces Législatives anticipées, une nouvelle constitution et une nouvelle loi électorale devront voir le jour. Mais c’est sans compter avec la détermination d’Ennahdha et de ses alliés nationaux et internationaux d’en découdre avec le président et de faire revenir l’islam politique aux affaires, contre la volonté de la majorité des Tunisiens. 

 La majorité des Tunisiens, selon les sondages, veut changer de dirigeants et de système politiques. Ce changement de cap est le résultat de l’échec cuisant des islamistes au pouvoir au terme d’une décennie d’incompétences et de crimes de tout genre commis contre le pays et le peuple tunisien. Le projet politique de Kaïs Saïed, la démocratie directe, ne convainc pas tous ses partisans et soutiens, mais c’est un projet qui aurait mérité d’être présenté et débattu. Mais Kaïs Saïed a opté pour le  mutisme et le culte du mystère. Aujourd’hui, il en paie les frais. L’image de la Tunisie est de nouveau souillée par des accusations portées par les organisations internationales d’atteinte aux libertés, aux Droits de l’Homme et à la démocratie en péril. Et l’incompréhension s’installe à tous les niveaux.

Du côté des partisans de Kaïs Saïed et ceux du 25 juillet, ils ne comprennent pas la lenteur à prendre les décisions qui s’imposent contre ceux qui ont nui à la Tunisie tout au long de la décennie 2011-2021 et ont la perception que leur droit de choisir leur avenir et celui de leurs enfants leur a été usurpé. Et pour cause : malgré leur incapacité à mobiliser les foules pour faire échouer « le putsch » du 25 juillet 2021, ceux qui étaient avant et après le 25 juillet 2021 accusés de corruption, de terrorisme, de trafics de tout genre, ont toujours pignon sur rue, présents dans la quasi-totalité des médias, la voix haute, le verbe acerbe et menaçant de « faire payer » le président de la République et tous ceux qui le soutiennent, pour les avoir écartés du pouvoir et de ses arcanes. Alors qu’ils font face aux pires accusations d’atteinte à la souveraineté et à la sécurité de l’Etat, ils s’érigent en dépositaires et garants des Droits de l’Homme, des libertés et de la démocratie. Pour eux, tous les moyens sont bons, non pas pour convaincre les Tunisiens de leurs intentions de corriger leurs fautes et leurs crimes, qu’ils n’ont jamais reconnus malgré toutes les preuves et les lourds dossiers qui pèsent sur eux, mais pour inciter des pays étrangers et des organisations internationales à intervenir dans les affaires intérieures du pays pour les imposer aux Tunisiens sans conditions.

Influence étrangère
Le plus grave dans tout ce qui se passe en Tunisie est la perception de l’influence étrangère qui pèse de tout son poids, de manière tantôt dissimulée (blocage des financements étrangers), tantôt flagrante (déclarations de responsables américains et européens, communiqués, tweets…), pour faire pencher la balance du côté du retour d’Ennahdha aux affaires, contre la volonté de la majorité des Tunisiens. Ce que les soutiens d’Ennahdha refusent de prendre en considération malgré les faits, c’est que le bras de fer n’est pas entre Ennahdha et le président de la République seulement, mais il est aussi entre Ennahdha et une bonne partie du peuple tunisien qui a, avec insistance, revendiqué la dissolution de l’ARP gérée par Rached Ghannouchi comme sa propre auberge, comme elle appelle aujourd’hui à une décision présidentielle contre le Conseil supérieur de la magistrature qui n’a pris aucune mesure pour faciliter le traitement judiciaire des affaires de terrorisme et de grande corruption.

Dans une démocratie, la souveraineté appartient au peuple. Or, force est de constater que la classe dirigeante qui a gouverné de 2011 au 24 juillet 2021 et qui prétend être la locomotive de la démocratie en Tunisie, n’écoute pas les doléances du peuple tunisien. Ces « démocrates » ont recours à des pratiques anti-démocratiques, comme celle de ne pas respecter l’autorité de l’Etat, pour imposer le dialogue national à Kaïs Saïed et faire ainsi diversion aux graves affaires judiciaires qui touchent certains d’entre eux. L’alibi est  « la démocratie et les libertés en péril » avec Kaïs Saïed, et ce, en raison de l’arrestation et la mise en résidence surveillée de Noureddine Bhiri, accusé d’implication dans des affaires liées au terrorisme, et de l’interdiction des manifestations le 14 janvier « pour des raisons sanitaires », selon le gouvernement.

Islamo-gauchistes contre adeptes du changement
Celui qu’on appelle le front islamo-gauchiste s’oppose à Kaïs Saïed et à tous les Tunisiens qui  veulent le changement, qui veulent sortir de la spirale de la corruption et du terrorisme, qui veulent assainir la scène politique pour élire de nouveaux dirigeants plus représentatifs de la majorité des Tunisiens. Kaïs Saïed, qui a lancé la chasse aux corrompus et aux terroristes en réponse à la volonté des Tunisiens qui ont pâti du règne des islamistes, propose un changement radical : une nouvelle constitution et une nouvelle loi électorale qui devront déboucher sur une nouvelle classe politique. Sa démarche : une consultation numérique, qui a démarré le 15 janvier courant, pour recueillir les propositions de réformes politiques d’une partie des Tunisiens et la formation d’une commission d’experts constitutionnels pour transformer ces propositions en un projet politique qui sera soumis à un dialogue national politique avant d’être soumis à un référendum populaire. La majorité des Tunisiens le soutient dans cette démarche, mais pas dans son projet personnel, la démocratie directe, qui ne fait pas l’unanimité, alors que le sujet aurait dû être débattu. Ce modèle de gouvernance est à l’étude depuis des années dans divers pays, il serait en mesure de renforcer le lien et la confiance entre les citoyens et leurs représentants. Des rapports officiels de gouvernements et d’autres d’organisations non gouvernementales font état, ces dernières années, de déclin de la confiance à l’égard des partis politiques dans plusieurs pays démocratiques et d’élections qui se sont déroulées sur fond de crise historique de défiance à l’égard des élus et des institutions. Ces démocraties représentatives dites « sous tensions » s’interrogent désormais sur des réformes constitutionnelles afin d’améliorer la vie démocratique. Pourquoi pas en Tunisie ?  Cette étape peut être salvatrice dans le cadre d’un dialogue politique national qui ouvrira la voie à d’autres réformes économiques et sociales. Là est le rôle de l’élite politique tunisienne et non pas dans le blanchiment de la corruption et du terrorisme. En recevant Noureddine Taboubi, dimanche dernier, et en déclarant que le dialogue national aura lieu, mais sans les voleurs et les corrompus, Kaïs Saïed a enfin répondu à une demande généralisée, celle de rétablir les ponts de la communication entre les institutions de l’Etat et les citoyens. Dans le cas échéant, la vie politique devra être dynamisée par un débat politique qui traite les sujets sous tous les angles de la vie quotidienne des Tunisiens et de l’intérêt supérieur de la nation.

Le projet démocratique est immuable pour l’ensemble des Tunisiens. Il n’y aura pas de retour en arrière en termes de libertés, de droits humains et de démocratie. Mais, le pays a besoin de dirigeants irréprochables pour qu’ils puissent être forts, compétents et partant, efficaces. Le 25 juillet est une chance pour la Tunisie de devenir une démocratie propre et juste. Pour ce faire, le rôle de la justice est déterminant : le temps judiciaire devant concorder avec le temps politique, il est aberrant que les crimes électoraux restent impunis jusqu’à prescription et que les crimes terroristes moisissent au fond des tiroirs judiciaires.

Pour une bonne partie des Tunisiens, la Tunisie a été sauvée du pire le 25 juillet 2021, peut-être de la guerre civile, les sièges du mouvement Ennahdha ayant été attaqués et incendiés dans plusieurs régions du pays, la veille et le jour même, rappelant les événements violents de 2010-2011 qui ont marqué la révolution ayant fait chuter le régime de Ben Ali. Pour eux, Ennahdha a dirigé une décennie chaotique et est responsable de crimes terroristes, de crimes électoraux et de crimes économiques. Ces responsables doivent donc répondre de leurs actes devant la justice. Pour l’autre partie, cette date correspond à un coup d’Etat. Le problème est que la Tunisie est prise en otage depuis 2011 par des guerres politiques pour le pouvoir et jusqu’à ce jour, rien n’a changé malgré la valse des gouvernements et le changement des présidents.

Qui maintient la chape de plomb sur le ciel tunisien ?

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