Au-delà de la symbolique des dates

Le front socio-démocrate anti-Kaïs Saïed a appelé les Tunisiens à se rassembler aujourd’hui à parti de 14 heures sur l’Avenue pour célébrer l’anniversaire de « la révolution de la dignité » qui a fait chuter Ben Ali en 2011. Cet appel fait bloc contre la décision du président Kaïs Saïed de retirer la symbolique révolutionnaire au 14 janvier pour la restituer au 17 décembre, en référence au jour du déclenchement des hostilités populaires en 2010, qui ont débouché sur le départ forcé de l’ancien président le 14 janvier 2011 vers le pays de son exil, l’Arabie saoudite. Ce changement de date et de référence était en fait une revendication des habitants de Sidi Bouzid en particulier, d’où est partie la première étincelle de l’intifadha avec le suicide de Mohamed Bouazizi. Cette ville n’a jamais reconnu la légitimité mémorielle du 14 janvier et a décrété unilatéralement, dès 2011, le 17 décembre jour de fête nationale, un jour férié. Depuis, l’idée a fait son chemin.
Ce bouleversement de référence historique n’est pas anodin. Dans un autre contexte, il aurait menacé la stabilité et la sécurité du pays. Le 14 janvier 2011 a été pendant une décennie la date symbole de la fin de la dictature et le commencement de l’expérience démocratique. Ce n’est pas peu. Mais, au fil des ans et des crises politiques, le processus, malgré des réalisations, a été dévié puis stoppé. Ceux qui sont responsables de son blocage ont favorisé et aidé l’avènement du 25 juillet 2021, cette autre date symbolique qui a, d’un trait de crayon, balayé une décennie mouvementée, instable et violente et que la majorité des Tunisiens voudrait aujourd’hui oublier.
Le changement de la date de célébration de l’anniversaire de la Révolution est une promesse électorale de Kaïs Saïed aux habitants de Sidi Bouzid. Aujourd’hui, c’est fait. Le 14 janvier perd ainsi sa charge historique et politique. Il redevient un jour banal propice à l’oubli, pour certains. Ainsi, le président Kaïs Saïed ne fait pas que rendre aux habitants de Sidi Bouzid ce qui leur revient, c’est-à-dire le privilège d’être le berceau de la Révolution  de la dignité, mais retire par la même occasion à Rached Ghannouchi le statut, controversé, de libérateur de la nation de la dictature et à ses compagnons de tout bord politiques l’exclusivité du leadership révolutionnaire. Kaïs Saïed a peut-être fait ainsi d’une pierre deux coups, mais, dans les faits, ce sont les Tunisiens qui ont donné leurs enfants, leurs parents, leurs proches, amis et voisins, en martyrs et blessés de la Révolution de 2010-2011 qui recouvrent ainsi leurs droits révolutionnaires et moraux.
Des incertitudes et des doutes entachent donc la symbolique du 14 janvier et nous assisterons dorénavant à des manifestations de pro-14 janvier, d’un côté, et d’anti-14 janvier, de l’autre. Une dualité qui rappelle celle qui oppose ceux qui croient qu’en 2010-2011, il y a eu une révolution et ceux qui pensent que c’était un complot guidé de l’étranger. Finalement, c’est cette dynamique des libertés d’opinion et d’expression qui nourrira la jeune démocratie tunisienne qui est incontestablement née en 2011 et à laquelle tous les Tunisiens sont viscéralement attachés. Il n’y a aucune raison d’en douter. Ni Kaïs Saïed ni aucun autre dirigeant, ou parti politique, aussi puissant soit-il, ne pourra à l’avenir imposer aux Tunisiens un régime autoritaire quelles que soient sa foi et ses bonnes intentions. Kaïs Saïed est sous observation étroite des Tunisiens, tout comme l’ont été Ennahdha et ses alliés tout au long de la dernière décennie et pour lesquels l’heure de la reddition des comptes a sonné. Ce qui risque de ternir irrémédiablement l’éclat du 14 janvier 2011. Il y aura, en effet, un avant et un après l’ouverture d’une enquête judiciaire sur le dossier de l’appareil sécuritaire secret d’Ennahdha. Cette enquête de haute importance pour l’avenir de la Tunisie devrait enclencher l’ouverture d’autres enquêtes associées et des procès historiques afin de faire la lumière sur les assassinats politiques, les attentats terroristes, l’envoi des jeunes Tunisiens en Syrie pour servir de chair à canon, etc. C’est à ce prix-là, qui coûterait la liberté et la notoriété de beaucoup de grandes figures politiques, que les Tunisiens se réconcilieront avec leur Etat et qu’ils retrouveront la confiance en ses institutions et dans l’appareil judiciaire. C’est pour cette raison que les mouvements de protestation contre la mise en résidence surveillée de Noureddine Bhiri, dans le cadre de l’affaire des passeports falsifiés et de « la vente » de la nationalité tunisienne, ne trouvent pas d’écho parmi la population, dont un bon nombre reproche à Kaïs Saïed la lenteur dans le traitement des affaires de corruption et de terrorisme. Pas sûr donc que les appels à la désobéissance civile lancés par Moncef Marzouki de l’étranger et ceux au boycott de la consultation nationale électronique par « le mouvement contre le putsch »  soient écoutés et suivis. L’opposition au président qui détient tous les pouvoirs doit se jouer sur le terrain économique et social où tout est à refaire et où les attentes sont incommensurables. Pour ce qui concerne la reconstruction politique, l’opposition démocratique constructive doit  jouer pleinement son rôle de force de pression et, pour ce faire, il est essentiel que l’appareil judiciaire joue également son rôle de levier démocratique. Au final, quelles que soient les dates et leurs symboliques, ce sont les hommes et les femmes qui  font l’Histoire.

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