2022, au cœur de la tempête

L’année qui s’annonce sera décisive, le sort de la Tunisie en dépendra. Les trois dates politiques annoncées par le président Saïed dans sa brève feuille de route annoncée le 13 décembre (consultation nationale numérique, référendum, législatives anticipées) donneront le tempo selon qu’elles seront respectées et leurs objectifs atteints ou rejetées ou encore entravées par des mouvements de contestation et des appels au boycott.
Considérant la courbe ascendante des tensions entre Kaïs Saïed et ses opposants politiques de plus en plus nombreux et entre Kaïs Saïed et la centrale syndicale particulièrement, il est plus probable que la balance des forces en opposition penchera du côté contestataire, car outre le fait que « l’explosion sociale soit quasi imminente » (Dixit Noureddine Taboubi, Secrétaire général de l’Ugtt), la situation financière de la Tunisie est tout simplement devenue insoutenable. « Nous avons franchi le seuil de l’insoutenabilité de la dette », déclarait l’économiste Habib Karaouli récemment sur les ondes d’un média privé, prévoyant une progression continue de l’endettement public jusqu’à atteindre des niveaux inédits sans précédent. Dans le cas échéant, Kaïs Saïed perdra la partie et la Tunisie entrera de nouveau dans le tunnel de l’incertitude, de l’instabilité et de l’insécurité. Après la décennie de la faillite et de la déviance politique et éthique, la Tunisie n’a plus de temps, ni de soutiens, ni de moyens pour se payer le luxe de naviguer à vue encore des années, ce fut le cas tout au long de la dernière décennie, ou de pouvoir trouver rapidement une issue pour sortir de l’impasse économique, financière et sociale. Kaïs Saïed perdra la partie s’il persiste à ignorer ses opposants, leurs arguments, leurs opinions. Leurs voix se font de plus en plus hautes et audibles face à une surdité et  une rigidité  de la part de celui qui devrait écouter tout le monde et composer avec la réalité du pays.
Les jours, les élections, les gouvernements et les années passent sans que les dirigeants politiques d’avant et d’après-25 juillet arrivent à s’imposer comme tels, c’est-à-dire des leaders qui montrent le chemin et qui réussissent à convaincre même leurs opposants, si ce n’est par la justesse des choix et des positions, ce sera par la richesse du parcours politique et l’envergure de la personnalité. Parmi ceux qui ont pris les rênes du pays après 2011, les Tunisiens cherchent toujours une icône, un sage, un meneur, en lieu et place de l’armada de boutiquiers qui se sont implantés dans l’espace politique sans vision, sans programmes, sans ambitions réelles pour la Tunisie. Ces derniers jours encore, l’occasion nous a été donnée pour voir des partis politiques se ranger en file indienne derrière les mêmes critiques, les mêmes attaques et les mêmes postures pour s’opposer à un seul homme, fut-il le président de la République en possession des pouvoirs exécutifs et législatifs à la fois. Saïed a tort. Et après ? Comment avancer, changer, améliorer, réunir ? Les opposants à Kaïs Saïed sont incapables de fournir la moindre idée ou initiative qui séduirait les Tunisiens. Toutes leurs initiatives versent dans leur propre ego, ils en oublient leurs électeurs, qui sont le peuple, et leurs doléances, leurs souffrances, leur désespoir, et ne regardent qu’en direction de Carthage et de la Kasbah. Même Rached Ghannouchi, qui a mis le pays sous sa tutelle pendant toute une décennie, est à court d’argumentations et de discours innovants, pensant que la vieille chanson nahdhaouie, qui fait de lui le libérateur de la dictature, le leader de la Révolution et celui qui a apporté la démocratie dans ses bagages, après que Ben Ali eut quitté le pays, est une histoire que les Tunisiens sont encore disposés à entendre.
Pour bon nombre de Tunisiens, dont les jeunes révolutionnaires du 17 décembre 2010, c’est ce mensonge historique qui les a marginalisés, qui a mené le pays à la dérive et qui a débouché sur le coup de force constitutionnel du 25 juillet. Coup d’Etat, coup de force ? Qu’importe ! On n’extirpe pas une gangrène, on coupe le bras ou le pied. C’est ce qu’a fait Kaïs Saïed. Du moins, c’est ce qu’ont cru ceux qui sont sortis l’applaudir et le soutenir le 25 juillet 2021. Et pour cause : il a porté un coup d’arrêt à la dérive politique qui a stoppé le processus démocratique et désorienté la boussole révolutionnaire, à l’impasse économique que la Tunisie n’a pas connue depuis plusieurs décennies, et la désintégration sociale qui n’a épargné aucune couche sociale, même la plus stable d’entre elles, la classe moyenne. Le 25 juillet a été un moment d’espoir retrouvé, mais il ne dura pas longtemps. Kaïs Saïed également  peut se targuer d’avoir eu l’exclusivité et la primeur de la dérive constitutionnelle. Aujourd’hui, les événements qui se sont succédé donnent à penser que le président populaire n’est pas l’homme de la situation ou qu’il n’a pas les moyens de ses ambitions, quelles qu’elles soient. Certains analystes attribuent son hésitation et son attentisme aux pressions étrangères qui l’empêchent de faire ce que « le peuple veut », en l’occurrence la reddition des comptes dans les affaires de terrorisme et de crimes électoraux. Malgré les preuves, les rapports, les enquêtes de la Cour des comptes, la machine judiciaire ne bronche pas. D’autres l’accusent, au contraire, de protéger les islamistes et l’islam politique, « parce qu’il leur était proche après 2011 et avant son élection». Les décisions du 25 juillet auraient permis de sauver Ennahdha d’une vendetta populaire, avancent-ils, laquelle s’était manifestée par la mise à feu de plusieurs sièges du mouvement islamiste à travers diverses régions. Kaïs Saïed, lui, brouille les pistes. Quand il parle, il attaque et menace ses adversaires ;  quand il agit, ou quand on croit qu’il agit, il porte des coups douloureux à ses adversaires démocrates modernistes. Des procès et des condamnations. Cependant, Ghannouchi, Bhiri et les autres courent toujours. Et se font de plus en plus entendre.
2022 prend donc la relève avec un lourd passif et sans horizons. Avec un déficit de près de 10 milliards de dinars et un budget qui tente difficilement de tendre une perche aux plus démunis en leur proposant des mesurettes sociales, l’année 2022 ne sera pas celle des grandes réformes attendues par le FMI avant d’accorder de nouveaux crédits.  Donc, pas de FMI. Les difficultés financières devront persister et peut-être s’aggraver et les projets de restructuration des entreprises publiques pour alléger le fardeau de l’Etat devront attendre que la tension baisse entre Saïed et Taboubi. La Tunisie n’avait pas besoin d’un nouveau bras de fer entre le chef de l’Exécutif et la première force syndicale nationale, sous quelque prétexte que ce soit. La troisième voie que Kaïs Saïed a balayée d’un revers de main a prouvé que celui-ci craint l’Ugtt, même s’il montre le contraire. Cette troisième voie entre les défenseurs du retour au 24 juillet et les partisans du 25 juillet n’allait pourtant pas porter Taboubi au fauteuil de la présidence de la République, mais pouvait se révéler comme une alternative pour rapprocher les points de vue et trouver une issue au blocage. Kaïs Saïed l’a refusée. Il propose en échange « sa » feuille de route. Mais son issue est incertaine, elle est impopulaire et largement controversée.  L’année 2022 s’annonce indubitablement mouvementée et pleine de surprises. Le président Saïed ne sera pas à l’abri des contrecoups et devra sans doute affronter l’étape la plus problématique de son quinquennat. C’est son fauteuil de président de la République qui sera alors mis sur la balance.

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