Tunisie, société méconnaissable

Et rendue si peu aimable par les bons soins des faux samaritains.
Dès l’instant où quelqu’un adresse une expression nimbée de politesse ou esquisse un geste colporteur de gentillesse, un témoin rapproché dit ceci : « Hélas, il n’y en a plus beaucoup comme lui ! » Car, depuis l’usurpation du pouvoir par les nahdhaouis, à la faveur de l’insurrection, l’éclipse du savoir-vivre, la violence machiste, l’agressivité, la vulgarité, la grossièreté, la goujaterie et la désinvolture tranchent encore davantage avec l’ancienne civilité, devenue exceptionnelle au point d’intriguer. Que s’est-il passé ? En un mot, la ruralisation des villes sépare les campagnards de leur précédent contrôle social, au look patriarcal, et la ruée vers les cités n’inculque pas les codifications régulatrices des rapports construits entre les « moi » et l’Etat. Sans ce vide anomique, Ennahdha n’existerait pas. De là proviennent la gabegie et le désarroi. Autrement dit, la Tunisie n’est plus la Tunisie.
Et le témoin disait : « Hélas, il n’y en a plus… » Mais que signifie « la Tunisie n’est plus la Tunisie ? ». Chacun pense ou croit lui-même avoir inventé l’idée. Cependant suggérée à tous par les conditions de vie commune, elle envahit, soudain, plusieurs esprits. Au niveau politique aussi prospéra la chienlit. Pareils aux chiens de faïence, deux clans mènent la danse.
Montplaisir accuse le Carthaginois de saborder la société par son coup d’Etat et le campé à Carthage proclame laisser au temps le temps de parachever le préalable nettoyage.
Dans ces conditions, où la tension augmente à chaque instant, vers quel devenir pourrait cheminer la société aujourd’hui, tout à fait déboussolée, désorientée, désenchantée ? Le pays va-t-il donner prise à sa reprise en main par ses fossoyeurs durant une décennie ? Finira-t-il par outrepasser l’actuelle cacophonie au grand dam de Ghannouchi ? Sera-t-il assez futile pour arborer le style guerre civile ? Nul ne le sait, mis à part l’heureux dépositoire de l’art divinatoire, car l’historien seul, accapare l’immense avantage de prévoir le passé.
Pour Taoufik Garfi, buraliste branché sur le Coran et l’actualité, « si, dans les jours prochains, l’étau se resserre trop sur Ennahdha, elle envahira la rue et déclenchera la guerre civile ». Nabil Daboussi, chauffeur, exclut celle-ci : « Déjà en dessous de zéro, le pays affamera les démunis et beaucoup d’autres. La peur engagera tout le monde à éviter la guerre civile ». Et d’après Yamina Béjaoui, tenancière d’une épicerie, «il n’y aura ni guerre civile, ni  retour de Ghannouchi. Le Parlement attend Abir Moussi ».
Ces trois courants d’opinion semblent papillonner à travers la population. Mais en ces temps où maints commentateurs portent l’éclairage sur les innombrables négativités, le hasard d’observations spontanées attire l’attention vers de bienheureuses positivités. A juste titre, les médias signalèrent l’apport fourni par le personnel de santé. Mais ce visible occulte l’invisible à plus grande échelle journalistique ou télévisuelle. Dès l’arrivée du précieux vaxigrip, je me rends à la pharmacie et au moment où je reçois ma piqûre salvatrice, deux clients arrivent pour des emplettes mais sans porter l’incontournable bavette. La patronne, Mme Ibtissem, avance vers eux, tend à chacun, l’indispensable machin et leur dit ceci : « Tenez, je vous les offre. Mettez-les s’il vous plaît. La pandémie n’est pas finie. Ne les enlevez plus, pour vous, les vôtres et le pays ».
Ce propos recèle deux indications essentielles. D’une part, il convie à éluder les généralisations, de l’autre, il cligne vers les difficultés surgies dans l’exercice de la profession.
Une fois enjambé le seuil de l’officine, la bavette, chaînon manquant, importune les présents.
Médecin-dentiste, Madame Wieme signalait ce genre de problèmes colportés par le profil des patients. Il complique l’intervention. Ainsi, le démuni de capital matériel et culturel tarde à prendre la décision de venir soigner ses dents. Le chantier devient plus malaisé à mener. Les privilégiés, mieux renseignés et plus argentés, rappliquent sans trop tarder. Pour cette raison évidente, la préférence va aux membres des classes dominantes. La même vision du monde et la même façon d’être ou de parler rapprochent les individualités. Voilà pourquoi l’expression « La Tunisie n’est plus la Tunisie » prospère davantage parmi les favorisés, à l’instant même où cette monnaie perd sa valeur d’usage auprès des marginalisés.
La ruralisation des villes, phénomène social global, ne signifie pas stigmatiser la ruralité, mais elle désigne le procès inhérent à l’ample transformation nationale.

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