L’“union”…  des fluides haineux 

La crise qui bouscule le pays et ébranle le pouvoir est inédite. C’est une évidence qui s’est imposée solidement depuis onze ans. Au-delà des manifestations désormais rituelles, au-delà de cette soumission à la terreur intellectuelle exercée par les extrémistes religieux, au-delà de ces jeunes mécontents qui entendent ne rien lâcher, au-delà de cette tyrannie de l’insignifiance qui amène les citoyens à renoncer à leur dignité humaine, cette situation dramatique a déclenché une controverse nationale sans précédent. Car elle touche à l’essentiel : comment renforcer la modernité, les valeurs républicaines et l’esprit civique dans un pays qui protège un «foyer intégriste» dont le rôle essentiel consiste à  embrigader les jeunes et les dogmatiser, attisant tensions, frustrations, rancoeurs, desarrois et colères dans la société.  On assiste à l’introjection de l’extrémisme religieux dans la machine politique officielle. À l’heure où la poussée intégriste menace l’essence même de la démocratie, le comportement du pouvoir politique est d’autant plus dangereux qu’il introduit du trouble dans une période extrêmement instable dans laquelle nous sommes entrés. L’«Union des oulémas musulmans» est considérée par les spécialistes dans la lutte contre le terrorisme comme la plus avilissante entreprise d’extrémisme religieux. En diffusant sans le moindre recul un discours hostile à la démocratie et aux droits des femmes, elle s’est faite le complice d’une propagande djihadiste. Les discours fondamentalistes, comme les attaques terroristes, procèdent de la même mécanique des fluides haineux. On ne naît pas terroriste, on le devient. Le terrorisme, ce n’est pas seulement vouloir passer à l’action. Le terrorisme, ce sont l’apologie de l’extrémisme, les discours victimaires et le dénigrement des valeurs humaines. Regarder le terrorisme de face, c’est regarder les matrices idéologiques qu’il faut combattre. Le flou du diagnostic, on le sait, ne permet jamais les bons remèdes. Adonis, l’un des plus grands poètes et penseurs arabes, a dénoncé dans un livre «Prophétie et pouvoir» (Seuil 2019. 240 p.) cette «hégémonie» de l’obscurantisme qui cultive la haine de soi et des autres. Par ignorance, par revanche, par complexe d’infériorité, par «peur de la castration», disait Freud. Car c’est là, toujours selon Adonis, que l’individu passif devient «sujet» d’une manipulation religieuse. La fameuse et très suspecte «Union des oulémas musulmans» est à ranger parmi les «nids» de l’islamisme réactionnaire qui réunissent les quatre forces principales de la radicalité ( frères musulmans, tablighis, salafistes et djihadistes ). Ces «nids» considèrent l’État civil et moderne comme un danger qui menace ouvertement la nation musulmane (Al – Umma) en avançant l’idée qu’une société cherchant le salut n’aurait rien de mieux à faire que de se soumettre à la «charia» (lois islamiques). Avec cette terrible idée, les masses ne sont plus passives mais des récepteurs actifs. Dans leur désir passionné de faire advenir une autre société, les idéologues de l’«union des oulemas musulmans», disciples d’un dangereux «prestidigitateur» nommé Youssef Al Qaradawi, foulent aux pieds les valeurs humaines et attirent sans cesse l’attention des Tunisiens sur de nouveaux faux problèmes. Depuis l’inauguration de cette «institution» dans nos contrées le 6 mai 2012, l’ignorance n’a pas cessé de faire des progrès et d’incroyables foutaises sont désormais inscrites sur le marbre des stèles de la bien-pensance islamiste. Les vessies deviennent des lanternes ! Une «prise de pouvoir des extrémistes sur l’islam», selon la formule de l’islamologue Bernard Rougier. Et le politologue Olivier Roy d’ajouter dans ce même sens : «L’origine du djihadisme ne vient pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité». Cette tribune de l’apologie de l’extrémisme mène ouvertement une guerre mentale contre les Tunisiens, où l’on tire des mots au lieu de balles, sans chercher à masquer ses desseins derrière une pseudo-neutralité idéologique. Ce qui est évidemment terrible pour un pouvoir toujours renvoyé au mauvais rôle, celui de l’incompréhension, voire de l’ignorance de cette guerre incarnée par des «imposteurs» évoluant dans un «nid» de sectaires illusionnistes et usurpateurs, aux poches bien remplies et aux discours haineux contre la démocratie, les femmes et les libertés individuelles. En protégeant cette organisation de « Da’wa» (propagande islamiste), le pouvoir en place n’a pas encore compris que ses activités sont des armes concrètes, que chaque prêche est un acte de violence et d’agression. La fragmentation d’une société commence toujours par des «discours extrémistes» et à bas bruit.

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