La crise de la démocratie représentative et les limites de la démocratie directe

La démocratie directe cherche à favoriser une plus grande participation populaire dans l’exercice du pouvoir et la formulation des grands choix politiques sans passer par des corps ou des institutions intermédiaires et particulièrement, sans élire des représentants ou des institutions qui discutent en son nom les grands choix du pays.
Historiquement, les expériences de démocratie directe remontent à la démocratie athénienne au VIe siècle avant Jésus-Christ. Les historiens ont toujours considéré que ce régime politique était la première expérience de démocratie directe dans l’histoire. Les citoyens dans ce régime étaient égaux et participaient directement à la gouvernance politique et économique à travers les conseils ou les agoras ouvertes au cœur des cités. Cette démocratie directe donnait la possibilité à tous les citoyens de participer aux travaux des conseils et d’exprimer leurs avis et leurs positions. Cette expérience donnait également l’occasion à tous les citoyens de se présenter aux élections des plus hauts postes de responsabilité dans la gestion de la cité et de veiller ainsi à la mise en œuvre des avis des citoyens et de leurs choix.
Cette utopie dans la gestion des affaires de la cité et dans l’organisation politique aura une influence importante au niveau des idées politiques et plusieurs grands penseurs y font référence, dont Jean-Jacques Rousseau dans son Du contrat social, le philosophe d’origine grecque Cornélius Castoriadis et la philosophe allemande Hannah Arendt.
L’influence de ce projet ne s’est pas arrêtée au niveau théorique et intellectuel mais s’est également prolongée au niveau de la pratique politique dans les régimes démocratiques. La Révolution française a connu en 1789 le retour des expériences de démocratie directe à une grande échelle lorsque les citoyens se sont organisés dans des comités au niveau des quartiers et dans les grandes villes dont Paris et d’autres villes de province. Ces expériences ont suivi les principes des démocraties directes dont les réunions de concertation directe auxquelles prenaient part tous les citoyens.
En dépit des difficultés rencontrées par la démocratie directe dans sa mise en œuvre, son attrait et son influence intellectuelle se sont prolongés jusqu’à nos jours. Ainsi, plusieurs pays mettent en œuvre aujourd’hui quelques principes de la démocratie directe comme les référendums et les initiatives citoyennes comme c’est le cas en Suisse et dans certains Etats américains comme le Vermont ou la Nouvelle Angleterre.
Dans sa volonté de renforcer la participation citoyenne, la démocratie directe se base sur une série de principes et de propositions.
La première forme de participation directe concerne les initiatives citoyennes ou populaires, et les pétitions. Cette forme donne la possibilité aux citoyens de présenter des projets de lois ou la possibilité d’un changement constitutionnel qui sera présenté à l’appréciation des citoyens et à leur vote. On peut également recourir à ces formes pour retirer la confiance d’un grand responsable ou d’un élu qui a trahi le mandat que son électorat lui a donné. A ce niveau, une des expériences les plus intéressantes est celle du retrait de confiance au gouverneur Gray Davis en Californie en 2003.
Plusieurs pays ont introduit cette forme de participation citoyenne dans la vie démocratique comme la Suisse ou l’Etat de Californie. Mais, la mise en œuvre de ces initiatives obéit à des conditions très strictes afin d’éviter les abus et pour lui donner l’efficacité nécessaire dans le déroulement de la vie démocratique.
La seconde forme au centre de la démocratie directe concerne les référendums. Cette forme existe dans la plupart des pays démocratiques. Mais, le reproche qui est fait à cette expression de la démocratie directe est que le recours y est décidé par les gouvernements et les pouvoirs en place ainsi que les questions qui y sont posées. Ces conditions réduisent la marge d’expression citoyenne et finalement éliminent sa capacité de changement dans le système démocratique.
Mais, en dépit de ces limites, plusieurs défenseurs de la démocratie directe cherchent à faciliter le recours au référendum dans les régimes démocratiques et en faire une condition de participation citoyenne.
La troisième forme défendue par les partisans de la démocratie directe concerne les assemblées générales ouvertes à tous les niveaux du local au national en passant par le régional. Cette forme donne la possibilité aux citoyens de participer aux débats et aux échanges sur les grandes questions et la prise de décision de manière démocratique.
La quatrième forme de démocratie directe concerne le recours au tirage au sort pour désigner les représentants du peuple. Ce principe est défendu par les partisans de la démocratie directe dans la mesure où il permet d’éviter les élections et par conséquent l’intervention des lobbys financiers ou autres qui peuvent influencer les élections et par conséquent favoriser l’arrivée aux centres du pouvoir d’élus qui seront favorables à leurs intérêts.
Cette forme a constitué le principal type de choix des représentants du peuple dans les démocraties directes depuis la démocratie athénienne. Certes, cette forme a fait l’objet de beaucoup de critiques et certains n’ont pas hésité à remettre en cause sa capacité à désigner des représentants du peuple, compte tenu de la grande complexité de nos sociétés contemporaines. Mais, l’expérience récente de l’Islande a démontré que le recours à cette forme de participation est toujours possible. En effet, au lendemain de la grande crise financière de 2009, et suite à la crise politique sans précédent qu’elle a connue l’Islande a décidé d’élire une assemblée constituante pour préparer une nouvelle constitution qui a reçu l’accord des électeurs suite au référendum de 2012. Mais, les différents gouvernements n’ont pas cherché à le mettre en œuvre jusqu’à ce qu’il ait été retiré en 2013.
En dépit des critiques, la démocratie directe est toujours restée présente dans les pays démocratiques et a eu une influence politique très importante au point qu’elle a été l’origine d’un courant politique appelé le courant conseilliste qui a gardé une certaine présence jusqu’à nos jours. Parmi les grands défenseurs et idéologues de ce courant, on peut citer Anton Pannekoek et Paul Mattick. Mais, c’est Rosa Luxembourg la dirigeante de l’aile radicale du parti socialiste allemand et son compagnon Karl Liebknecht qui en sont les principaux défenseurs lors des conseils ouvriers qui ont été suivis lors de la révolution allemande de 1919 qui s’est terminée dans le sang et par l’élimination des dirigeants révolutionnaires de ce courant.
Mais, la question reste posée sur la capacité de la démocratie directe de corriger les dérives de la démocratie représentative et contribuer à forger une plus grande participation citoyenne dans l’exercice du pouvoir et dans l’action politique. En d’autres termes, est-ce que cette vision utopique de l’action politique est capable de construire une participation politique réelle et dynamique ?

A suivre

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