Un besoin fort de justice

Enfin ! L’affaire du lobbying du mouvement Ennahdha à l’étranger a pris le chemin de la justice et la voix de l’ex-président provisoire de la République, une digression par rapport aux propos habituels et conventionnels des chefs d’Etat, nationaux et étrangers, présents et passés, s’est tue. Les Tunisiens peuvent enfin s’occuper de leurs affaires qui sont on ne peut plus importantes et urgentes. En haut de ces priorités, bien sûr, l’approvisionnement extérieur des finances publiques, la relance économique et l’amélioration des indicateurs sociaux, en particulier le pouvoir d’achat et le chômage. Le gouvernement Bouden a du pain sur la planche, d’autant que le facteur temps n’est pas son allié. L’impatience d’une grande majorité des Tunisiens est grande, elle est à la hauteur de leurs désillusions et du sentiment amer d’avoir été arnaqués, tout au long d’une décennie, par ceux qui étaient aux commandes du pays. Le besoin de justice et de réparation est si fort que ce que dit ou fait Kaïs Saïed, l’homme intègre et le président imprévisible, est sacré, chez bon nombre d’entre eux.
C’est la raison pour laquelle Kaïs Saïed doit mesurer l’impact de sa popularité et la portée de ses propos et bien choisir les mots « savants » qu’il utilise pour exprimer ses idées, même les plus rebelles. A titre d’exemple, son invitation « aux patriotes et aux citoyens sincères » d’assainir le pays des corrompus ne peut pas être comprise de la même manière par tout le monde. Certains en profiteront pour régler des comptes personnels et d’autres s’érigeront en justiciers croyant rendre service au pays. Le dérapage est très vite arrivé : le dirigeant d’Ennahdha à Kairouan a été aspergé d’un produit inflammable, la semaine dernière, et menacé de mort. La sonnette d’alarme est ainsi tirée. Les Tunisiens demandent justice, certes, contre les corrompus, les terroristes, ceux qui ont détourné les fonds publics, mais par la voie légale et judiciaire, non par la vindicte populaire.
La responsabilité des dérapages et des vagues de violence qui pourraient survenir revient aussi et surtout à la machine judiciaire. Trop lente. Passive, souvent. Les témoignages et les reproches viennent des magistrats eux-mêmes qui sont  parfaitement conscients de la démission et/ou de la compromission de la justice à cause d’une minorité de juges pris dans les filets de certains partis politiques et leurs affaires douteuses. Ce n’est pas Kalthoum Kennou, ni Anas Hmaïdi (AMT), pour ne citer que ces deux magistrats, qui renieront cela, puisqu’ils ont été les plus virulents à dénoncer la machination politico-judiciaire qui a couvert des centaines, voire des milliers d’affaires de terrorisme, dont les deux assassinats politiques, et de corruption impliquant des personnalités politiques et des lobbys intouchables. Raoudha Laâbidi approuvera le fait que « les Tunisiens ont perdu confiance en leur justice ». Kaïs Saïed n’a eu de cesse, surtout après le 25 juillet dernier, d’exhorter les magistrats à examiner les affaires qui sont en souffrance dans les tiroirs des tribunaux depuis des années. Mais en vain. Les quelques dossiers de corruption qui sont actuellement sous l’objectif des juges d’instruction ne sont pas les plus graves, ni les plus suggestifs de la volonté de la corporation judiciaire d’assainir le paysage politique de ses segments viciés et/ou de se « nettoyer » elle-même des éléments qui portent atteinte à son image et à sa grandeur.
C’est ce qui explique en partie la déception et l’envie de se faire justice chez un grand nombre de Tunisiens, qui trouvent dans les propos de Kaïs Saïed ce qu’ils veulent entendre chez un dirigeant et qui par conséquent, sont prêts à le soutenir, les yeux fermés, dans tout ce qu’il entreprend et tout ce qu’il dit. C’est ce qui explique aussi l’annonce du président Kaïs Saïed de promulguer un décret pour donner un nouveau souffle au Conseil supérieur de la magistrature et « consacrer son indépendance de la politique », comme l’a expliqué le président. L’annonce faite au cours du conseil des ministres du 28 octobre dernier a fait l’effet d’un coup dans la fourmilière. Les magistrats se sont empressés d’exiger la participation à la rédaction de ce texte et au choix des nouveaux magistrats qui vont y siéger.
Deux autres grosses affaires sont très pistées par les Tunisiens : la suite donnée au rapport de la Cour des comptes sur les élections législatives de 2019 et la situation de l’islam politique en Tunisie après le 25 juillet. La première est cruciale parce qu’elle va remodeler le paysage politique après l’annulation des listes épinglées pour financements étrangers – 90 députés seraient concernés par cette mesure – et donner un nouveau départ à la vie politique.  Au même conseil des ministres, Kaïs Saïed a annoncé la mise au point d’un nouveau décret présidentiel pour remplacer le texte législatif initial en vue de faciliter les procédures et réduire les délais d’examen des recommandations de la Cour des comptes. Une initiative qui satisfait les magistrats de cette Cour qui rejettent la responsabilité de la lenteur de leurs travaux aux longues procédures judiciaires décidées par le pouvoir législatif.
La seconde affaire est liée aux acteurs locaux et étrangers du « Printemps arabe » qui ont implanté l’islam politique en Tunisie en 2011. Cette affaire est autrement plus compliquée pour Kaïs Saïed qui n’en parle d’ailleurs jamais et qui ne semble pas être pressé de se pencher, notamment sur la question de la fermeture des deux sièges de l’Union des Ulémas musulmans à Tunis et à Sfax, une revendication pressante non seulement du PDL, mais également de ses partisans et de ses soutiens de tout bord. Ni sur la reddition des comptes avec les dirigeants d’Ennahdha.
Kaïs Saïed qui écoute (au moins) « son » peuple ne peut pas faire profil bas dans ces affaires et devra tôt ou tard prendre les décisions qui s’imposent. Peut-être fera-t-il la surprise au moment le plus inattendu et s’est-il déjà mis au travail dans la discrétion et le mutisme qui le caractérisent. Premier signe qui ne devrait pas tromper : la semaine dernière, le ministère des Affaires religieuses a annoncé la rupture de deux conventions qui le lient respectivement à l’Union des Ulémas et au centre « Démocratie et islam » dirigé par la figure  controversée nahdhaouie Radhouane Masmoudi.
Indépendamment de la contestation de la présidente du PDL de la date de rupture de la convention avec l’Union des Ulémas qui, selon elle, remontrait à 2014, il est important de noter cette prise de position publique par le nouveau ministre des Affaires religieuses dans le gouvernement Bouden, ce qui laisse supposer qu’elle sera suivie par d’autres démarches au niveau de la présidence du gouvernement et de l’appareil judiciaire devant aboutir à la fermeture des deux structures sus-citées. Mais ce ne sera pas tout avant que les Tunisiens n’admettent la volonté réelle de Kaïs Saïed de mettre fin à l’islam politique qui a détruit la Tunisie et de combattre la corruption où qu’elle soit et sans distinction. D’autres associations financées de l’étranger font partie du réseau tissé par les dépositaires de l’islam politique dans l’ensemble du territoire national et qui échappent encore au contrôle de l’Exécutif et du Judiciaire et qu’il importe de contrôler et de fermer. Les Tunisiens de tout bord, politique et social, ont tourné la page d’Ennahdha et de l’islam politique, du moins dans leurs têtes. Il reste aux autorités publiques de demander des comptes à ceux qui ont nui au pays et aux adhérents d’Ennahdha  de se faire oublier après tous les torts qu’ils ont faits à la Tunisie, dont le tout dernier qui a été d’implorer les Américains et les Européens, à coups de milliards en devises étrangères dans des campagnes de lobbying, d’écarter Kaïs Saïed de la présidence de la République et de le juger.
Ceci, si la menace de son assassinat n’aura pas été mise à exécution avant.

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