Ne jetons pas la pierre aux jeunes !

Le récent drame du lycée d’Ezzahra est certes effroyable, mais il ne justifie ni qu’on jette la pierre aux jeunes, y compris les délinquants, ni qu’on demande une loi spéciale pénalisant les agressions en milieu scolaire comme d’aucuns, et non des moindres, le demandent.

Les jeunes, premières victimes
Déjà, les jeunes sont les premières victimes des divers types de délinquance sévissant dans le pays où la violence est systémique. Elle est morale d’abord, dans les lois injustes qui martyrisent en premier ces jeunes empêchés de vivre paisiblement leur vie. Mais elle est physique aussi, dans le comportement des forces de l’ordre encore animées par les réflexes de la dictature, réflexes bien incrustés qu’il faut bien du temps pour s’en débarrasser. Or, cela est loin d’être possible quand les lois en vigueur légalisent en quelque sorte de telles violences étant celles-là même qui permettaient à la dictature de martyriser tout le pays !
En effet, malgré le slogan du peuple souverain que ressasse un président concentrant tous les pouvoirs aujourd’hui, le pays est encore et toujours régi par l’arsenal répressif – sinon scélérat – de la dictature, des codes datant de la colonisation, comme le Code pénal, et des lois qui sont illégales étant contraires à la Constitution. Or, on n’ose ni les geler ni les abolir étant donné qu’elles prétendent à tort se baser sur ces impératifs moraux et religieux dérivant d’une interprétation fausse et donc immorale de la foi d’islam, étant intégriste.
Or, l’islam premier est, à la base —doit-on le rappeler?—, une religion libertaire comparée au christianisme, et surtout au judaïsme ; on n’en veut comme preuve que l’absence d’église et du moindre magistère de clercs supposés les seuls porte-parole de Dieu. C’est un tel esprit des origines, celui d’une religion qui a été moderne avant la modernité occidentale, qui a été dénaturé par des jurisconsultes influencés par la tradition judéo-chrétienne qui n’ont fait qu’aligner l’interprétation des préceptes du Coran sur les interdits répressifs de la Bible. Et cela fut le pain béni pour la dictature qui en a usé et abusé au vain  nom de l’islam. Or, il l’est resté pour les autorités tunisiennes, nonobstant leur obédience, y compris celle incarnée par le président Saïed, grand chantre de la souveraineté du peuple. Creux slogan à ce jour !
Ensuite, nos lois sont assez pléthoriques en textes pénaux suffisamment répressifs pour en rajouter, la pénalisation actuelle des délits et des crimes ciblant les enseignants, étant largement suffisante et n’exigeant que d’être appliquée. Aussi, chaque fois qu’il y a un drame —ce qui a tendance à se multiplier eu égard à la déliquescence générale actuelle—, il serait plus sage et pertinent de demander l’application de la loi existante et d’en profiter, du coup, pour la toiletter de ses excès, que de se précipiter à dire n’importe quoi.
Car appeler à renforcer l’arsenal répressif déjà excessif ne fait que justifier la persistance de l’esprit de la dictature qu’on n’hésite pas, au demeurant et par ailleurs, à dénoncer. Prenons, par exemple, la loi de la dictature sur le cannabis, la plus scélérate dans le monde, et qui est restée en vigueur avec juste une sorte de ravalement de surface qui n’a rein changé au harcèlement des jeunes dont elle continue à ruiner l’avenir pour un malheureux joint. Et ce qui est terrible, mais sur quoi l’on garde silence, un silence bien coupable, c’est de réaliser qu’il est avéré et guère plus contesté que les méfaits de tel joint destructeur de nombre de vies innocentes sont bien moindres que ceux induits par la cigarette librement vendue !
Il est bien temps, par conséquent, de cesser de réagir en policier, non en médecin, à chaque manifestation de ce qui ronge la société, réclamant encore plus de textes répressifs, un tour de vis supplémentaire dans la répression quand ce dont souffre le pays sont justement les conséquences des lois trop répressives et des pratiques policières abusives auxquelles elles continuent à donner lieu. En ignorant ces causes, on ne fait que se soucier de leurs conséquences et cela ne sert qu›à aggraver la situation, les solutions préconisées n›étant alors et au mieux que le fameux cautère sur jambe de bois.

La pire délinquance n’est pas juvénile
Ne nous leurrons pas ou plus ! Si la délinquance est de plus en plus répandue chez les jeunes, c’est qu’elle touche déjà les milieux supposés donner l’exemple, ceux des adultes, y compris les parents, mais aussi et surtout les responsables au niveau des diverses structures régaliennes de l’État qui ne cessent de faire montre d’irresponsabilité, de s’en enorgueillir même !
Faut-il rappeler l’état dans lequel a périclité l’Assemblée censée représenter le peuple, ce parlement qui a fini par être gelé étant devenu un véritable péril imminent menaçant le salut du pays ?
Et pour citer un autre exemple encore plus populaire, que ne dira-t-on sur la situation dans nos stades de football et la gestion des problèmes endémiques de ce sport où les pratiques déshonorant non seulement l’esprit sportif et le fair-play, mais bafouant de même la plus simple et banale morale du savoir-vivre en société ?
La société tunisienne est-elle en mesure de supporter autant d’avanies à l’esprit paisible du vivre-ensemble? Certes, elle a appris, depuis des temps immémoriaux, à supporter l’injustice arrivant à survivre avant tant de ruses et de ficelles pour louvoyer avec les lois injustes et les pratiques abusives des autorités, autant de diktats devenus synonymes d’autorité de l’État et même de gouvernance, ce que la dictature supposée déchue en a été l’apothéose.
Mais la dictature ne tenait qu’avec ses lois et elles sont toujours en vigueur ! Même l’auteur de l’acte salutaire du 25 juillet dont la sincérité ne saurait être mise en doute de donner enfin droit au chapitre au peuple n’a osé ni geler ni abolir de telles lois. Pourtant, cela devait être sa première priorité et la preuve de sa sincérité. Pourtant, il s’est abstenu à ce jour de le faire, se sentant incapable d’aller à l’encontre de cette mentalité autoritaire qui est devenue l’âme du pouvoir en Tunisie. On le voit bien avec l’intervention musclée pour solutionner l’impasse née du refus justifié des populations de la ville d’Agareb, dans la banlieue de Sfax de continuer à supporter seul le problème des déchets et les nuisances de la décharge de la ville et de tout le gouvernorat. Quand bien même le détenteur du pouvoir actuel dans le pays n’a cessé de se réclamer de la souveraineté populaire, n’a-t-il pas plié au supposé prestige de l’État, rétablissant par la force son autorité tout en s’opposant à la volonté des habitants de la ville risquant d’aggraver les tensions, ce qui a eu pour résultat la mort d’un homme ?

Le président est au pied du mur
Avec ce qui se passe dans le pays, le président est pris à son propre piège puisqu’il n’a pas cessé d’entonner régulièrement l’hymne de la souveraineté populaire. Aussi se trouve-t-il au pied du mur de devoir agir à bon escient.
Comme il a désormais tous les pouvoirs, et que ce sont ses plus ardents supporters qui sont pris pour cible, pourquoi donc ne réagit-il pas encore en répondant à leurs attentes? Il sait pourtant que leurs exigences premières sont loin de continuer à pérorer et à discutailler, mais d’avoir concrètement enfin leurs droits et libertés? mais est-il vraiment libre d’agir ?
Ne serait-il pas l’otage de ce lobby qui gouverne réellement le pays, qui ratisse large dans les divers cercles d’opinion dans le pays, et dans l’identification commune, au-delà des sensibilités idéologiques, est la commune adhésion à la nécessaire résilience de l’ordre, une inertie au niveau des manifestations de l’autorité étatique, comme garantie de la pérennité même de l’État ?
S’il est bien une évidence sur la nature du régime politique en Tunisie, c’est que c’est un pays qui est et qui se veut unitaire avec attachement quasi névrotique à une culture entretenue de l’autorité qu’on ne cesse de présenter comme synonyme de prestige, alors que le vrai prestige d’un pays est celui de son peuple et que ne lui octroie que ses droits et libertés effectifs.
Une telle conception surannée, qui n’est pas loin de rappeler ce qui marque la France, l’ancien colonisateur n’ayant pas manqué de laisser sa trace dans son ancien protectorat, est bien derrière ce qui vient de se passer d’absolument horrible dans la banlieue de Sfax. N’y a-t-on pas martyrisé les habitants de cette ville d’Agareb traumatisée pour avoir juste réclamé un légitime droit à la dignité et à bénéficier d›un environnement sain ? Et ce fut loin d›être une exception, les villes martyrisées ne manquant pas en Tunisie, les villes de l›intérieur du pays ayant toujours été asservies au service de centre, délaissées et oubliées et dont on ne parle que forcé et obligé, au moment de drames atroces rendant le silence impossible, sinon constitutif de forfaiture.
Nous sommes désormais dans des temps où nos sociétés qui étaient déjà celles de surveillance sont devenues de contrôle, selon la terminologie de Gilles Deleuze. Rien n’y échappe donc à la vigilance des autorités centrales, sauf à simuler avoir perdu le contrôle afin d’échapper à leurs responsabilités. Ce qui ne saurait convaincre personne, surtout pas les administrés de ces autorités municipales arborant un profil bas, minimisant leurs responsabilités quand elles n’hésitaient pas ni n’hésitent toujours à maximiser leurs pouvoirs et surtout les privilèges et censés devoir les accompagner, comme ces voitures rutilantes de fonction en des villes dont les rues croulent sous les détritus ménagers.
Alors, que la transparence qu’on invoque volontiers en gage de bonne gouvernance règne à tous les niveaux des rouages étatiques, non seulement aux niveaux basiques pour mieux contrôler des citoyens, les plus jeunes, surtout ! Ils sont déjà assez martyrisés, et légalement déjà par un droit guère droit ou juste, étant scélérat, pour être celui des turpitudes de la dictature et de protectorat. Que le chef de l’État les gèle donc, ou qu’il les abolisse même incontinent, au nom du salut du peuple, et qui est celui de la patrie, le vrai !

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