Monsieur le Président, où est la souveraineté du peuple?

Voilà cent jours déjà de ce que j’ai voulu voir en contrecoup du peuple non en coup de force, comme nombre d’observateurs. Ce qui faisait référence à ce que j’ai appelé coup du peuple, soit le coup d’État déguisé en révolution du 14 janvier 2011[1] au prétexte d’avoir été fait au nom du peuple. Or, on l’a bien vu, les artisans de ce coup faussement du peuple n’ont songé qu’à satisfaire leurs intérêts propres, oubliant bien vite les exigences populaires pour plus de droits et de libertés. En effet, la législation scélérate de la dictature est restée en l’état avec ses injustices quotidiennes. La preuve ? Ce qui a été présenté comme l’acte fondateur de la supposée révolution, l’immolation de Bouazizi, s’est répété à l’infini, y compris récemment, après votre coup de force du 25 juillet qui a fait renaître en vain l’espoir que le peuple aurait enfin ses droits et ses libertés sans plus tarder.

Attente déçue
Les Tunisiennes et les Tunisiens comptaient beaucoup sur ce président élu en masse et qui se voulait le parangon de la morale, de la rectitude et de la sincérité. Ne parle-t-il pas tout le temps de souveraineté populaire, des droits et des libertés de ce peuple exigeant qu’on le respecte enfin et réclamant sa dignité au plus vite ?
Or, où est cette souveraineté puisque rien n’a changé dans le pays en termes de droits et libertés citoyens au lendemain du 25 juillet, comme c’était déjà le cas depuis le 14 janvier ? L’arsenal répressif de la dictature n’est-il pas toujours en place ? L’ordre juridique qui assurait sa mainmise sur la société ne continue-t-il pas à s’appliquer à ce jour ? De quelle souveraineté parlez-vous donc à tout bout de champ ?  Et quel État de droit entendez-vous ériger quand il est articulé sur des textes de loi non seulement liberticides et illégitimes, mais également illégaux étant contraires aux dispositions de la constitution que vous avez validée et qui, par conséquent doivent être considérées comme annulés, étant nuls de nullité absolue ?
Pourtant, vous êtes bien un expert du droit public et il ne vous échappe pas que l’État dans lequel vous gouvernez le pays est une absurdité, et même une monstruosité juridique totale, un État de non-droit, au mieux de similidroit comme je le qualifie. Et il ne vous gêne pas d’évoquer cette souveraineté introuvable d’un peuple toujours soumis à des lois immorales et illégales, se retrouvant même dans une situation pire que celle qu’il avait sous l’ordre supposé déchu. Car il n’y avait pas l’espoir qu’il a désormais de recouvrer ses droits et libertés, espoir garanti par votre propre parole, mais espoir constamment déçu malgré une parole renouvelée de vaines promesses.
En effet, que faites-vous depuis le 25 juillet, Monsieur le Président ? Pourquoi ne pas avoir tout de suite et pour le moins gelé les textes les plus turpides faute de les abolir sans nulle hésitation en bon juriste qui se respecte ? Oui, je sais, les ficelles qu’on appelle subtilités  juridiques, et qui ne sont que juridisme dépassé, ne manquent pas. Vous pourriez toujours répéter qu’on ne peut risquer un vide juridique, les acquis de la Constitution devant être mis en œuvre par des lois ! Quelle absurdité encore une fois ! Ainsi tient-on en échec la loi suprême du pays – devenu une parfaite absurdie – par des textes qui lui sont subalternes. Et quelle insondable immoralité aussi d’accepter le maintien de l’injustice de tels textes de loi honnis au prétexte d’un vide juridique qu’on peut, après tout, combler bien vite si l’ont était de bonne foi dans cette entourloupette de l’ordre public et ce avec la volonté d’y agir. Ce qui, une fois encore, jure de nouveau avec vos convictions les plus sincères, semble-t-il et le slogan vous ayant fait entrer à Carthage dans un fauteuil, à savoir que le peuple veut. Or que veut-il sinon ses droits sans restriction et ses libertés toutes, privatives et publiques ?

Sortir de l’inertie
Certes, vous n’êtes pas l’unique acteur dans le pays et loin de gouverner tout seul. Vous relevez d’un système déjà en place qui a ses blocages et forces d’inertie au point de constituer un lobby inertiel de nature à contrarier vos résolutions ou vos volitions. On en voit un exemple de ce cadre, à la retraite pourtant, appelant à des retrouvailles avec les pires pratiques de la dictature, la rafle, comme si les jeunes ne sont pas déjà assez martyrisés au point de manifester leur désespoir de la pire façon : par la délinquance[2]!
Or, si les rapports de force ne vous autorisent pas à agir en toute liberté sur la plan intérieur, que ne le feriez vous sur le plan extérieur, puisque vous n’arrêtez pas non plus à parler de souveraineté du pays ? Vous êtes le chef d’une diplomatie qui continue à ronronner comme c’est devenu son habitude érigée en lettre de noblesse, affublée du prétexte voulant qu’aller lentement c’est  avancer sûrement. Or, cette lenteur n’a permis ni de lever enfin les injustices flagrantes dans ce département – que je connais parfaitement, y ayant appartenu, en ayant même été victime – ni de lui éviter les déboires sur la scène internationale comme ce dernier revers relatif au report du sommet du cinquantenaire de la francophonie.
Pourtant, le blason de la Tunisie pouvait et peut toujours être redoré par des initiatives allant dans le sens de la souveraineté populaire et venant confirmer celle du pays. En effet, au lieu de continuer à accepter l’affront à la souveraineté nationale que constitue l’infraction au droit international du prélèvement des empreintes digitales des ressortissants tunisiens par des autorités étrangères sur le sol national, que ne demande-t-on une compensation satisfaisante qui serait la libre circulation par la transformation du visa actuel en visa de circulation? Ce que, malgré mes appels insistants et réitérés, nos autorités ne font pas, acceptant l’indignité faite à leurs ressortissants, ainsi privés de leur droit intangible à circuler librement, un droit humain éminent, en se contenant de la contrepartie que les pays étrangers, l’Europe notamment, leur donnent en espèces sonnantes et trébuchantes pour rétribution de l’aide à la surveillance de leurs frontières maritimes. Importe peu alors à nos dirigeants que continuent à se multiplier en Méditerranée les drames de nos jeunes, y compris de nouveau-nés emmenés avec leurs parents. Et ils n’ont pas fini de se noyer dans cette mer qui n’est plus commune, devenue non seulement un charnier, mais le lieu par excellence de ce qu’une juste voix occidentale a osé qualifier d’holocauste moderne.
Mettre le holà à de tels effroyables drames au lieu de continuer à en être indifférent est bien possible. Il suppose la transformation du visa touristique en visa biométrique de circulation, délivrable d’office et gratuitement pour une durée minimale d’un an à tout ressortissant tunisien pour un séjour n’excédant pas trois mois, durée à l’issue de laquelle la sortie doit se faire pour une nouvelle entrée pour trois mois afin de ne pas perdre le bénéfice dudit visa.
Voilà déjà ce qui donne crédit à votre slogan de souveraineté populaire : ce visa que notre diplomatie se doit d’oser réclamer de nos partenaires, surtout européens, afin de traiter enfin sereinement et rationnellement la question de l’immigration clandestine qui n’est qu’une expatriation contrariée, et encore mieux une mobilité entravée, alors que la mobilité est le propre de l’humain, de la vie synonyme de bouger quitte à mourir, l’inertie étant fatalement déjà la mort !
Outre cet outil qui sera un jour incontournable dans les relations internationales, la Tunisie devrait avoir le courage et le devoir de demander l’inscription à l’ordre du jour du sommet reporté de la francophonie à Djerba en novembre 2022 de l’adoption du visa francophone de circulation. Elle le fera en tant que pays hôte que fondatrice du mouvement et au nom de ses valeurs d’origine qui sont essentiellement celles de la solidarité. Quelle meilleure preuve donc de pareille solidarité qu’une aire francophone inclusive, enfin sans frontières? On l’a bien fait en Europe avec l’espace Schengen alors que l’idée initiale émanait de certaines voix francophones éminentes dont on a sacrifié l’idée sur l’autel de l’Europe.
Certes, les difficultés à la réalisation d’un pareil appel à cette nécessaire issue d’un mouvement appelé à renforcer sa cohésion et la solidarité de ses membres, mais ses avantages sont bien supérieurs puisqu’il œuvrera en plus à renforcer la démocratie en réservant au début son espace d’application aux pays démocratiques ou en transition vers une démocratie avérée.
Voilà des initiatives sur le plan de la politique étrangère qui sont susceptibles d’avoir les plus bénéfiques retombées sur le plan interne auprès d’un peuple assoiffé de nouveautés. Un tel acquis majeur de libre circulation contribuera à le faire patienter encore un peu pour l’obtention de ses droits et libertés à l’intérieur du pays. Ce qui serait faire du neuf avec du vieux ; or si cela est possible et valorisant sur le plan extérieur, il ne l’est point sur le plan interne.

Du neuf avec du vieux ?
Monsieur le Président, vous êtes actuellement le seul décideur en termes juridiques et vous êtes donc éthiquement responsable de la situation de non-droit dans le pays. Il est vrai, le peuple vous fait encore confiance pour le service de ses intérêts, mais il ne saurait attendre à l’infini de recouvrer enfin ses droits et libertés.
Au lieu de vous limiter à demander des comptes à certaines personnes, mais pas à d’autres, et pas nécessairement les plus notoirement réputées avoir des comptes à rendre, demandez donc à votre ministre de l’Intérieur d’ordonner aux forces de sécurité de cesser de harceler les jeunes en délinquants en puissance et sur la base des lois scélérates encore en vigueur, car c’est une façon sûre de les y faire glisser !
Au lieu de demander à votre ministre de la Justice de plancher d’urgence sur la réforme du Haut Conseil de la magistrature, demandez-lui plutôt de procéder sans plus tarder à la réforme législative évoquée ci-dessus. Qu’elle sorte des cartons de son département les travaux déjà initiés pour le toilettage du Code pénal qui date du temps du protectorat et qui n’est plus seulement obsolète, mais est devenu criminel !
Vous semblez aujourd’hui ne pas vouloir faire du neuf avec du vieux, et ce en vous entendant vous attaquer à la tête de la pyramide de la corruption gangrénant le pays. Or, c’est à sa base qu’il faut s’attaquer en premier, la corruption que vous combattez étant issue de l’ordre juridique en vigueur dans le pays. Ainsi, vous n’arrêtez pas de dénoncer la corruption chez la magistrature en réclamant leur indépendance et leur intégrité. Mais que peut faire un juge intègre et indépendant s’il est tenu à appliquer des lois injustes et illégitimes ?
Commencez donc par abolir – ou geler pour le moins – ces lois et vous commencerez alors à sérieusement toiletter les mœurs dans la magistrature et ailleurs. Du coup, vous soignerez assurément l’Alzheimer politique dont souffrent nos élites délitées et qui sont aussi désorientées spatio-temporellement que les pauvres patients atteints de cette maladie de l’oubli. Comme je l’ai démontré dans mon récent essai[3], cette affection n’est, par rapport au vrai Alzheimer des politiques, qu’une soi-disant maladie, juste un vieillissement cérébral anticipé faute d’avoir eu une vie saine et équilibrée depuis la prime jeunesse. Ce qui est le lot de la plupart des Tunisiennes et des Tunisiens aujourd’hui avec l’environnement de contraintes légales excessives et immorales auxquelles ils ne peuvent se soustraire.
Mes vœux vous accompagnent, Monsieur le Président, dans votre œuvre salutaire pour le pays, et qui est un véritable sacerdoce pour tout vrai patriote ; et j’en sais quelque chose, ne portant pas pour rien le prénom du grand Hached, parfait modèle du patriote désintéressé et en fusion avec un peuple qu’il a tant aimé dans un pays qui est, du fait de ce peuple, une véritable exception[4], comme je tiens à l’affirmer preuves à l’appui. Honorez donc cette exception avec des actes ayant la plus véridique résonance dans l’imaginaire populaire, Monsieur le Président !

[1] Le coup d’État dont on ne parle pas
https://www.realites.com.tn/2021/04/le-coup-detat-dont-on-ne-parle-pas/

[2]La rafle est la solution pour lutter contre les crimes selon l’amiral Kamel Akrout https://www.realites.com.tn/2021/11/le-rafle-est-la-solution-pour-lutter-contre-les-crimes-selon-lamiral-kamel-akrout/

[3] Alzheimer au quotidien. Soigner une soi-disant maladiehttps://www.editions-harmattan.fr/livre-alzheimer_au_quotidien_soigner_une_soi_disant_maladie_farhat_othman-9782343204116-66372.html

[4] L’Exception Tunisie. Tome 1/3 : Jeu du je : imaginaire en jeu, méditerranéen enjeu https://www.alkitab.tn/livre/9789938071955-l-exception-tunisie-t01-jeu-du-je-imaginaire-en-jeu-mediterraneen-enjeu-othman-farhat/

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