Le prêche du 14 novembre

En jellaba, barbe, citant des versets coraniques, les cheikhs stars sont revenus au-devant de la scène, envahissant l’espace, entourés de fidèles venus en nombre au Bardo en ce dimanche 14 novembre 2021 pour défier Kaïs Saïed, décrier son « coup d’Etat » du 25 juillet et le sommer de faire marche arrière, de rouvrir l’ARP devant les députés version 2019, Rached Ghannouchi y compris, et de le prévenir qu’il sera démis de sa fonction de président de la République. « Nous sommes la légitimité, l’authenticité, les autres (les pro-Kaïs Saïed) sont des bâtards, des apostats », tonnait Adel Almi au milieu d’une foule énervée, en colère, menaçant le journaliste, qui leur tendait micro et caméra, et le traitant de traître, de vendu… L’ambiance est électrique, les mains deviennent menaçantes, des agents des forces de l’ordre exfiltrent difficilement le journaliste. De l’autre côté, d’autres manifestants cherchent à allumer l’étincelle des affrontements avec les forces de l’ordre, en vain, ces derniers résisteront jusqu’à la fin.
Les démocrates sont de la partie. Leur grande crainte d’un retour de la dictature leur fait perdre tout discernement. Le retour de la polarisation identitaire par contre comme en 2011 ne semble pas les gêner. Ils ne voient rien, n’entendent rien, l’important pour eux est de mobiliser les foules que seul Ennahdha sait faire pour donner l’image d’un peuple révolté contre son président. Les démocrates ne semblent pas voir plus loin que leurs intérêts immédiats, d’ailleurs ils ont vite oublié que leurs anciens amis nahdhaouis les avaient lâchés quand ils ont accédé au pouvoir en 2011 et qu’ils les ont troqués contre d’anciens Rcdistes. Ennahdha le refera encore si l’occasion lui est ré-offerte puisque ses desseins sont différents de ceux de ses alliés de circonstance, au moins pour ce qui concerne le devenir de Rached Ghannouchi. Moncef Marzouki, le Tunisien le plus recherché dans le monde, l’ancien président provisoire sous la Troïka objet d’un mandat d’arrêt international émis par la justice tunisienne, a publié quelques jours auparavant, la feuille de route des démocrates anti-25 juillet dont il fait partie. Cette feuille de route préconise « un coup d’Etat » contre Kaïs Saïed, le président élu démocratiquement à plus de 72% en 2019, mais également le départ de Rached Ghannouchi de la présidence de l’ARP et c’est Samira Chaouachi (Qalb Tounes) qui sera désignée à la place de Rached Ghannouchi à la présidence de l’ARP et à la vice-présidence de la République. Toute la différence est là.
Des rumeurs difficiles à vérifier ont parlé du 14 novembre comme la date prévue par Ennahdha et ses alliés pour rompre le blocus de l’ARP. Une séance plénière devait être tenue par la suite pour voter l’isolement du président de la République et son remplacement. Dans le cas échéant, c’est Ennahdha qui aura eu le dernier mot et Rached Ghannouchi aurait dans une première étape retrouvé son perchoir avant de rejoindre le palais de Carthage. Ses propos livrés au quotidien Assabah concernant sa démission de la présidence de l’ARP ne sont que manœuvre et manipulation, de l’avis de tous les observateurs et des analystes politiques.
Le peuple n’est pas révolté contre Kaïs Saïed, ils étaient officiellement 35oo manifestants au Bardo dimanche dernier. Beaucoup plus pour les organisateurs. Mais des centaines, peut-être des milliers d’autres ont été empêchés par les forces de l’ordre de rejoindre la capitale, l’imposant dispositif sécuritaire déployé ayant coupé toutes les routes qui menaient au Bardo.  La colère monte, en effet, l’impatience grandit et les Tunisiens sont de plus en plus partagés entre ceux qui sont contre les partis politiques, l’ARP d’avant le 25 juillet et ceux qui sont contre Kaïs Saïed. Entre ceux qui sont contre la dictature et ceux qui sont contre la fausse démocratie. Le droit constitutionnel à la différence de celui d’opinion est en passe de devenir le fuel qui menace d’embraser l’espace public et le pays en entier.
Le président Kaïs Saïed en est responsable. A cause de son silence et de son inaction. Ses partisans et défenseurs regrettent que la reddition des comptes avec les responsables de la décennie noire n’ait pas encore commencé. Raison pour laquelle ces derniers se pavanaient au Bardo, dimanche dernier, au milieu de leurs partisans et de leurs fidèles, sans regrets pour tous les préjudices qu’ils ont faits au pays. Abdellatif Mekki, l’un des 130 démissionnaires du mouvement Ennahdha, fidèle aux principes de son mouvement, affirmait à un journaliste que les rangs sont serrés au sein d’Ennahdha en ces temps de crise et que « tout le reste peut être discuté ». Un des nahdhaouis présents lâche à son tour au journaliste : « Non, nos dirigeants n’ont pas quitté Ennahdha, ils ne le quitteront pas ».  Abdellatif Mekki exige au nom des « citoyens contre le coup d’Etat », organisateur du 14 novembre, des élections anticipées présidentielles et législatives, et prévient que « le choix hors système démocratique (système du 24 juillet, ndlr) du président Kaïs Saïed est un danger pour lui, pour le pays et pour la paix civile ».
Face à l’hésitation de Kaïs Saïed – c’est la seule explication à son silence et à sa lenteur – les anti-25 juillet reprennent donc du poil de la bête et font tout pour faire oublier les échecs d’Ennahdha et les raisons qui ont mené au 25 juillet, en l’occurrence la corruption, la grave crise socio-économique, les assassinats politiques, le terrorisme. Ils prétendent défendre la démocratie et les Droits de l’Homme qui sont « en danger sous les mesures exceptionnelles de Kaïs Saïed », alors qu’en réalité, ils font beaucoup de bruit parce qu’ils ont peur de la reddition des comptes et qu’ils veulent dévier l’opinion publique de l’essentiel, celui pour lequel les Tunisiens sont sortis la nuit saluer les mesures du 25 juillet 2021. Sinon, pourquoi s’opposeraient-ils aux revendications du peuple qui veut vivre dignement, qui veut combattre la corruption et qui veut demander des comptes à ceux qui ont nui à la Tunisie et qui ont usurpé sa révolution et ses espoirs ?

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