Usages du peuple

Quel parti ne dit :«J’ai construit l’unique, incontournable et irremplaçable temple du peuple ». Min ayna laka hadha ? ! Car, pour la plupart, une relation inversement proportionnelle unit le niveau de popularité au score électoral.
A l’instant même où tel parti proclame le peuple mobilisé derrière lui, de celui-ci ne surgit aucune indication apte à valider pareille assertion. L’abus de langage occulte le décalage. Aveugle face à l’énorme déphasage, raison de maints dérapages économiques et politiques, le président de la Commission de Venise commet cette formulation insensée : « Faire appel au peuple en dehors de ses cadres » inflige un déni à la démocratie. C’est idiot, car l’auteur de ce propos inscrit par pertes et profits le principal problème posé à la Tunisie.
Entre « les mots et les choses », dirait Foucault, un gouffre sans fond explique le pourquoi de l’actuelle désolation. Ces « cadres », sacralisés, encadrent les coupables de la dégradation provoquée depuis la sinistre décennie. L’avis émis caresse un beau scandale dans le sens du poil. Par le détour de ce discours, le conseiller improvisé reproduit la courte vue, la bévue et l’esprit balourd inaugurés par Yadh Ben Achour.
Chez les deux penseurs prévaut le simplisme du juridisme. Le droit charrie une série de codifications régulatrices du monde social, mais il n’est pas le monde social. Dans ces conditions, ceux de la complexité, l’autoproclamé « parti des travailleurs », énoncé au plus haut point erroné, piège son chef déboussolé. Hué par les travailleurs, leur prétendu chef assiste impuissant, à sa décapitation. Que faire au milieu d’une conjoncture aussi délétère ? La planche à billets produit l’inflation et les bailleurs de fonds semblent réticents. Un économiste croit devenir le saint auquel nos caisses vides pourraient se vouer.
Le père Noël chéri, serait le richissime et généreux Salmane d’Arabie avec son tiroir bourré de pétrodollars. Les idées les plus farfelues aident à garder l’espoir.
Interviewé, le 11 septembre, à ce propos, Mondher, le mécanicien, me dit : « Les peuples à aider, comme les Palestiniens, ne manquent pas ». Cependant, l’investigation serait bien inspirée d’aborder le chaînon manquant aux multiples explorations.
En effet, l’extension de la pauvreté, performance des enturbannés, induit un effet insoupçonné. Il déploie un aspect visible et un côté caché. Le premier, quantitatif, a partie liée avec la rubrique économique.
Le second, moins figurable, relève du champ sociologique. Commençons par le moins profond. La hausse des prix marginalise un effectif de plus en plus élargi.
Une part notable de la population peine à déguster pommes, kiwis, bananes, figues de barbarie et autres fruits exotiques ou même domestiques. Mais la mini-classe enrichie permet aux producteurs et aux spéculateurs de continuer à contenter les acquéreurs aisés. Au terme de ce procès lié au marché, la société globale tend à revenir vers son passé, avec une multitude refoulée dans l’extériorité par une minorité citadine calfeutrée, même sans protection au cœur des remparts coutumiers.
Après l’impulsion donnée par Bourguiba vers la modernité, la nouvelle structure de classe esquisse trois pas en arrière orientés vers l’ancienne société.
Vu la pyramide reconfigurée, les privilégiés rouspètent contre la ruée des éternels va-nu-pieds autorisés à boire l’eau de la Sonede au moment où le stress hydrique menace tous les devenus citoyens de la République.
Avant, quand chacun occupait sa place hiérarchique, les barranias, buveurs d’eau boueuse n’importunaient pas les baldias. Cet aspect symbolique chapeaute la crise économique. Je l’esquisse en deux mots, mais il faudrait un petit bouquin pour approfondir ce devenir à plusieurs « paliers en profondeur », disait Gurvitch. Et, désormais, la vulgarité, mère de tous les stress, occupe les territoires évacués par la finesse. « Jabri », dit-on.

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