Pourquoi pas deux dialogues ?

Le taux de chômage chez les jeunes est de 40,8%. La majorité des candidats à l’émigration clandestine sont des jeunes. Parmi les 700 mille nouveaux chômeurs de la Covid-19, ce sont aussi des jeunes. L’absence d’horizons, de perspectives, d’épanouissement  a poussé d’autres milliers de jeunes compétences, des médecins, des ingénieurs, des architectes, des universitaires, des sportifs, des artistes à fuir leur pays pour des contrées où le rêve n’est pas impossible.
Pourquoi le président Kaïs Saïed veut-il un dialogue national avec les jeunes ? Les problèmes auxquels est confrontée cette frange de la population ne sont-ils pas connus, identifiés et quantifiés ? Nous n’allons pas inventer la roue, comme dit l’adage. L’emploi, l’ascenseur social, l’épanouissement culturel, politique, sportif, l’innovation, la création, la découverte. Les jeunes, et pas que ceux Tunisiens, veulent tout cela. Et c’est possible, à condition d’en avoir les moyens financiers et la volonté politique sans les obstacles (administratifs, financiers, juridiques) qui se dressent devant les énergies et les initiatives des jeunes. Il y a un socle minima sur lequel doit être construit de manière spécifique tout projet de vie, car il n’y a pas qu’une seule jeunesse, mais bien plusieurs. Mais s’il faut un dialogue national pour les jeunes, pourquoi pas. Mais dans une seconde étape, il faudra dialoguer avec les aînés, les élites et les décideurs, pour que cela aboutisse à des politiques  publiques, à des stratégies, à des projets concrets. Pour s’épanouir, les jeunes ont besoin d’un Etat fort, riche, bâtisseur, investisseur, qui sait prendre des risques avec les jeunes pour les aider à prendre leur envol professionnel. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Dans la conjoncture actuelle, on a toutefois besoin d’un dialogue politique national, pur et dur. Est-ce que c’est le dialogue national des jeunes qui sortira le pays de la panne constitutionnelle, de la faillite financière,  des tensions sociales, de la pandémie sanitaire, de la spirale de la corruption ?  Est-ce le dialogue national des jeunes  qui éloignera tous les dangers imminents ? Le contexte politique et économique actuel nécessite un front de solidarité pour sauver ce qui peut encore l’être, pour tolérer des mesures d’austérité si elles sont nécessaires, pour engager et mener à terme les réformes douloureuses  qu’exige le FMI pour accorder de nouveaux crédits à la Tunisie qui doit payer ses dettes avant de faire tourner la machine économique.
Par ailleurs, la guerre déclarée contre les corrompus et contre ceux qui ont dilapidé l’argent public, est essentielle. Elle nécessite une mobilisation générale pour faire face aux puissants lobbys du blanchiment d’argent, de la contrebande, de la spéculation, des importations anarchiques et tout ce qui sape les bases de l’économie nationale. En adoptant la politique d’exclusion des partis politiques et des organisations nationales, Saïed ne se facilite pas la tâche, dilapide son capital sympathie gagné le 25 juillet  et se condamne à la lenteur dans la prise de décision alors que le temps presse et que la Tunisie gagnerait à sortir le plus tôt possible de l’Etat d’exception et de cette phase de léthargie.  Heureusement que la cadence semble s’améliorer ces derniers jours du côté des tribunaux.
Trois mois après le coup d’arrêt donné au système corrompu d’Ennahdha, les Tunisiens et le monde entier découvrent,  abasourdis, l’ampleur de la corruption qui a gangrené l’Etat, les institutions, l’économie et l’ensemble de la société tunisienne. Le pôle financier et d’autres tribunaux de première instance ont ouvert des dossiers et activé d’autres laissés en instance depuis des mois, voire des années. Le rythme n’est pas aussi rapide que le nécessite la conjoncture ni autant que le souhaitent les Tunisiens, les procédures étant compliquées et les résistances très fortes. Il s’agit aussi de ne commettre aucune erreur judiciaire pour que la reddition des comptes soit juste et ne soit entachée d’aucun  vice de procédure. Les nouvelles commencent à tomber, tout comme les têtes, des politiques, des syndicalistes, des fonctionnaires  et d’autres encore. Les prochains jours, semble-t-il, apporteront chacun son lot d’enquêtes  sécuritaires et judiciaires  en vue de nettoyer autant que faire se peut une administration publique malade, inondée par les nominations partisanes, métastasée par la corruption, asservie aux desiderata des uns et des autres proches des cercles du pouvoir depuis une dizaine d’années. Les scandales des faux diplômés embauchés illégalement à la place d’autres personnes dans l’éducation et la santé, les emplois fictifs par milliers dans l’environnement, le hold-up du siècle du phosphate, la mise à mort des entreprises publiques, toutes ces affaires étaient connues avant le 25 juillet, des plaintes et des alertes sont parvenues à l’Inlucc, des dossiers ont été déposés auprès des tribunaux,  sans qu’aucune autorité y donne suite pour stopper l’inadmissible et arrêter les responsables.
La puissante centrale syndicale, l’Ugtt, s’est tue, comme les autres forces nationales, impuissante sous la chape de plomb des islamistes.  Mais aujourd’hui que les enquêtes et les instructions ont démarré, que la volonté politique concorde avec la volonté populaire, pourquoi la Centrale syndicale reste-t-elle en retrait ? Si des syndicalistes sont impliqués dans des affaires de corruption, Taboubi devrait être le premier à demander qu’ils soient jugés pour que l’organisation nationale respectée et dont le rôle historique n’est pas à rappeler  reste le recours des opprimés et non des oppresseurs.
Les décisions du 25 juillet et surtout du 22 septembre ont certes débordé de l’article 80 de la Constitution. Mais comment aurait-on pu faire autrement pour sauver l’Etat de sa chute ? Qu’avaient-elles fait les parties visées par le séisme politique avant le 25 juillet pour combattre la corruption et le hold-up des ressources  de l’Etat ? Rien. L’enrichissement illicite et monstrueux a, au contraire, prospéré et la pauvreté s’est propagée (taux de pauvreté 21%).
Les partenaires étrangers de la Tunisie qui ont chèrement financé la transition démocratique le savent. C’est pour cette raison qu’ils n’ont pas qualifié les décisions du 25 juillet de coup d’Etat, qu’ils n’ont pas sanctionné la Tunisie et que John Kerry, l’envoyé spécial américain pour le climat, a assuré à Najla Bouden en Arabie saoudite, en marge de sa participation au sommet de l’initiative verte du Moyen-Orient, que les Etats-Unis d’Amérique ont confiance en ce gouvernement et qu’ils soutiendront la Tunisie durant la prochaine période. Les grandes démocraties occidentales  ne sont pas parfaites, mais elles ont des valeurs républicaines qu’elles respectent en toute circonstance et sont intransigeantes avec la gestion des deniers publics.
A présent, il faut avancer et la machine à moudre la corruption ne doit plus s’arrêter. L’Ugtt a un rôle historique à jouer dans cette guerre qui, si elle est gagnée, permettra à la Tunisie de retrouver une seconde indépendance et  de connaître la prospérité. Noureddine Taboubi a le droit de refuser que le dialogue national soit exclusivement réservé aux jeunes, il devrait même exiger un autre dialogue avec les élites professionnelles et les organisations nationales traditionnelles, parce que les Tunisiens sont maîtres de leur destin et que Kaïs Saïed ne peut pas décider seul de leur avenir et de celui de leurs enfants. La Centrale syndicale est historiquement un pilier social et politique et son soutien au 25 juillet 2021 a été déterminant à l’intérieur du pays et à l’extérieur. Kaïs Saïed a besoin de cette solide ceinture sociale pour mener à bien la guerre contre la corruption, cette guerre qui fera sa gloire et celle des Tunisiens si elle est menée à terme.
Taboubi doit soutenir le président de la République dans l’intérêt de la Tunisie.  A titre d’exemple, alors que la masse salariale enfle, ingurgitant 80% des budgets des ministères, 300 salaires sont versés à des professeurs d’éducation physique qui n’exercent pas, 46 mille personnes perçoivent les salaires d’individus décédés, des milliers d’emplois fictifs, des milliers de diplômes falsifiés, des fonds détournés, etc. Des documents officiels sont fuités sur les réseaux sociaux.  La situation devient insoutenable et personne ne doit plus échapper à la reddition des comptes, quel qu’il soit.  Ceux qui crient à la dictature et au péril imminent qui, soi-disant, guette les libertés et la démocratie se taisent quand il s’agit de dénoncer la corruption qui gangrène la société. Aberrant.
L’Ugtt dont la mission est de défendre les lésés ne doit pas en faire partie.

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