Pour la défense des élites ! (1)

Il semble que le jugement définitif porté par l’ancien dirigeant d’Ennahdha et l’ancien Chef du gouvernement M. Hamadi Jebali, dans une interview au quotidien Ashark-Al-Awsat du 8 décembre 2012, sur les élites, est partagé aujourd’hui par une large faction de la population. Dans cette interview, le responsable islamiste a indiqué le jugement d’échec et de faillite des élites dans une phrase restée célèbre et devenue depuis, le cri de ralliement de toutes les campagnes contre les élites, à savoir « Notre malheur est dans notre élite ». Ce jugement terrible et inquiétant semble aujourd’hui refléter une large opinion, du fait de leurs échecs à ouvrir de nouvelles perspectives pour notre expérience historique.
Depuis ce jugement et ce fameux anathème, les attaques contre les élites n’ont fait que se renforcer et redoubler de violence. Certains n’hésitent pas à accuser les élites de corruption. D’autres mettent en avant leur rupture avec le peuple et un éloignement de ses rêves. D’autres encore les accusent de trahison et d’avoir choisi de défendre les intérêts d’autres pays aux dépens des intérêts nationaux.
Ainsi, nos élites subissent-elles aujourd’hui une vague d’attaques sans précédent et d’une violence inouïe ! La force de ces attaques a conduit certains à s’inscrire dans cette campagne et à s’autoflageller, rappelant les campagnes « d’auto-critique » de révolution culturelle sous l’œil menaçant des petites gardes rouges devenues gardiennes de la pureté révolutionnaire.
La question que nous devons nous poser est celle de savoir comment nous avons pu arriver à cette situation et ce rejet inquiétant des élites qui ont pourtant joué un rôle majeur tout au long de notre expérience historique. En effet, les élites, avec leurs différentes composantes économiques, politiques et sociales, et la pluralité de leurs références politiques et idéologiques, ont joué le rôle d’éclaireur qui nous a aidés à tracer notre trajectoire historique depuis la seconde moitié du 19e siècle et l’ère des grandes réformes. Et, depuis, elles n’ont cessé durant près d’un siècle et demi de jouer un rôle majeur dans la conception des grands projets et des grandes visions politiques et économiques de notre pays.
Les élites ont ainsi contribué à inscrire notre expérience politique dans le projet de la modernité et l’universalité des Droits de l’Homme, de la démocratie et de la pluralité. Elles ont été au cœur de la rupture historique et épistémologique des tentatives de retour à l’âge d’or du califat et ont fait de la modernité l’alternative à des siècles de marginalisation et de déclin suite à la chute de l’empire islamique. Cette rupture opérée par les élites lors des mouvements de réforme de la seconde moitié du 19e siècle est au cœur de la spécificité de notre expérience historique par rapport aux autres pays de l’ère arabo-islamique.
Les élites ont également joué un rôle majeur dans la mobilisation anticoloniale et dans la lutte contre le défaitisme qui a régné au lendemain de la conquête.
Au lendemain de l’indépendance, les élites nationales seront au cœur de la construction de l’Etat national et dans la mise en place des institutions politiques et économiques pour sortir de la dépendance et du régime traditionnel et patriarcal qui était à l’origine de notre sortie de l’histoire. Les élites seront également au centre des luttes démocratiques et sociales depuis la fin des années 1960 jusqu’à la révolution.
L’ensemble de ces moments est significatif de son rôle majeur pour ouvrir les perspectives et la conception des projets et des visions pour tracer la voie des dynamiques de changement social. La négation de ce rôle et de cette contribution renferme une grande injustice vis-à-vis des élites tunisiennes dans leur diversité politique et idéologique.
Parallèlement à leur rôle dans notre histoire et dans notre expérience commune, il faut également souligner la relation qui les a unies avec les couches sociales les plus larges. Mais, cette relation a connu des moments d’entente et de complicité, et d’autres de rupture et de rejet. Mais, la lecture de l’évolution historique de cette relation montre que les moments de convergence et d’entente, ou ce qu’on pourrait appeler de compromis historique avec cette fusion entre les élites et les factions sociales les plus larges dans un bloc historique, ont été les moments où notre pays a enregistré les avancées les plus importantes et a fait face aux tempêtes les plus violentes pour nous ouvrir de grandes perspectives et des espoirs qui paraissaient tellement lointains. En même temps, les périodes de rupture et de rejet entre les élites et les larges couches sociales ont été marquées par de graves crises sociales et des défaites historiques. La défaite la plus retentissante reste la conquête coloniale en 1881 avec la marginalisation des élites réformatrices.
Aujourd’hui, face à la crise que nous traversons et au lieu de « hurler au loup » et d’annoncer la faillite des élites et leur trahison du peuple et des couches sociales les plus larges, nous ferions mieux de réfléchir sur les conditions d’un nouveau compromis qui constituera le point de départ d’une nouvelle expérience collective et qui ouvrirait de nouvelles perspectives à notre projet politique national.
Mais, revenons d’abord à quelques considérations théoriques sur les élites et leur rôle historique.

A suivre …  

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