Monsieur le Président : Trop de pouvoir tue le pouvoir ! 

Pour comprendre ce qui se passe dans notre pays, il faudrait relire l’œuvre majeure d’Ibn Khaldoun (1332 – 1406) : «Le Livre des exemples» (Kitab – al – Ibar) et surtout sa Muqaddima où il explique la théorie cyclique des Etats : «Au crépuscule, le feu finit par mourir complètement». Pourquoi maintenant ? Parce que cette œuvre devrait être un antidote à l’un des périls de notre présent tunisien : les régressions multiformes de l’État. Elle pousse le doute à ses extrémités, pour en sortir ou non, peu importe. Au bout du compte, on sera plus lucide et cela nous donne des armes pour observer plus finement ce que l’on désigne quand on parle de l’effondrement. L’histoire ne se répète pas, mais elle se pense, et entre autres par analogie. Structurellement,  l’époque d’Ibn Khaldoun s’était fabriqué une menace, les «croisades» – aujourd’hui l’islamisme – une réaction, «Al-Asabiyya» (identité d’origines et d’intérêts), aujourd’hui le populisme nationaliste. En été dernier, précisément le 25 juillet, le soulèvement populaire contre les islamistes et leurs «idiots utiles» au pouvoir, révélait le malaise d’une Tunisie qui se sentait reléguée. Mais surtout la rage contre l’accaparement du pouvoir et des richesses par une classe, une caste ou une mafia au nom de la religion et de la démocratie ! Le pays est entré dans un cycle infernal. Dans son bouillonnement, le mécontentement populaire mène l’émotionnel de souffrances coalisées et le rationnel du constat d’une décennie catastrophique. Dans la rue, les mécontents étaient unis dans leur rejet viscéral d’un pouvoir corrompu, incarné par des politicards prédateurs. Une nébuleuse de caciques, aux poches bien remplies qui ont instauré une «médiocratie», où ils se partagent le «gâteau», condamnant le pays à pourrir sur pied. Il fallait être bien déconnecté des réalités pour ne pas comprendre le sentiment d’injustice qu’éprouvent les citoyens. Un vent violent s’engouffre dans le temple, et sous la grêle, les «autruches» n’ont plus le temps de se fourrer la tête dans le sable. L’onde de choc provoquée par le président Kaïs Saïed pour récupérer cette vague a déjà suscité des réactions positives. Mais le prétendu «sauveur» n’a simplement pas compris que ce soulèvement avait une dimension sociologique et économique, j’allais dire existentielle même. Il se pose  en incarnation suprême de ce mouvement et il prétend ainsi enraciner «son populisme révolutionnaire». Une notion ambiguë car le cocktail à base de «dégagisme» et de «religiosité» a été aussi concocté par ceux qui ont été chassés du pouvoir par le peuple  ! Tout miser sur la faiblesse supposée de son adversaire renvoie à ses propres insuffisances. Grignoter par les deux bouts le fonds de commerce de ses rivaux conduit à la perte de la grande bataille. Le paradoxe est que le pire ennemi de Kaïs Saïed ne se trouve pas chez ses adversaires dont la crédibilité n’est, après tout, qu’au plus bas. Non, son pire ennemi, c’est lui-même lorsqu’il s’abaisse à jouer le flagorneur de sa propre politique, et à chanter ses «louanges»! On ne le comprend pas, il est la non-compréhension même. Ce comportement est d’autant plus regrettable qu’il introduit du trouble dans une période cruciale où le rôle du président est, plus que jamais, d’apporter de la clarté, de la mesure, de la profondeur et du réalisme à sa politique. Et c’est là que le bât blesse, car presque rien dans l’état actuel ne va dans le sens voulu par les gens qui ont dominé la rue il y a deux mois et demi. Ce type de «malfaçons» prospère sur l’idée qu’après tout, «les sondages d’opinion démontrent que je suis le plus populaire»! Mais s’il continue à emprunter une telle direction, celle du soupçon contre tout ce qui se réfère à la démocratie représentative, la liberté  et les parties politiques, seuls les extrémistes en sortiraient renforcés. Qu’ils soient religieux ou anarchistes. L’hyper-concentration des pouvoirs, qui fera en sorte que nul ni rien ne puisse freiner ou contredire les décisions d’un président «populaire», est suicidaire. Trop de pouvoir tue le pouvoir. Trop de populisme enrôle de force  les plus «populaires» dans un mauvais combat, leur déniant tout libre arbitre. Il n’est pas plus méprisant envers le peuple qu’une politique populiste.

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