Faire plus avec moins, c’est possible!

C’est parti : les 25 ministres du 11e gouvernement post-2011 sont en selle, depuis le lundi, 11 octobre 2021. Neuf femmes et plein de nouveaux visages jeunes et compétents sont ministres sous le commandement d’une Première ministre, Mme Najla Bouden. Une assermentation sobre, sans chichi et sans les tergiversations habituelles. Face à ce commando d’exception, les défis sont nombreux et omniprésents dans un contexte plombé par le shut down du Parlement, par un Trésor public exsangue et par une dette asphyxiante.
Missions : assainir les finances publiques, rallumer les moteurs de la croissance de l’économie et créer de l’espoir après une décennie calamiteuse sur tous les plans. Ce nouveau gouvernement est sommé d’agir vite, pour faire mieux et plus… avec moins de ressources au départ. Est-ce possible ? Pourquoi pas, et voilà comment…

Agir en mode 4 roues motrices, tout-terrain
Ce gouvernement, piloté par Najla Bouden, Docteur d’État en ressources souterraines (pétrole, gaz, minerais, etc.) doit foncer en mode 4X4 blindé, tout-terrain, pour rouler tant sur les champs de ruines que sur les champs de mines.
Deux champs d’action s’annoncent périlleux et parsemés par de redoutables snipers.

  • Un, le champ d’une économie en ruine : un tissu industriel en lambeaux, des finances publiques saignées à blanc, des taux d’intérêt usuraires (11-14%), un système bancaire vorace, une récession de – 9%, une productivité aux abois, une économie prise en otage par une vingtaine de grandes familles de rentiers, agissant tantôt en cartels, tantôt en lobbyistes politiques et tantôt en force de blocage du changement.
  • Deux, le champ politique est miné, truffé de revendications sociales intenables et de mécontentements divers exprimés par des partis mis hors-jeu par le forcing du 25 juillet 2021. Le niveau de confiance envers l’État et envers les partis est à plat, alors que la corruption fait la loi.

Pour réussir, un leitmotiv et un cap : innover, convaincre et imposer le changementradical, tous azimuts, sur tous les fronts et sur toutes les tribunes. Briser le statu quo et sortir du cercle vicieux qui consiste à faire les mêmes erreurs et se demander à chaque fois pourquoi on échoue!
Une course contre la montre, pour recoller les morceaux, fouetter l’investissement et oxygéner la confiance collective, étouffée par l’excès de magouilles des partis ayant le pays depuis 2011.
Plus que pour ces précédents, pour ce 11e gouvernement le temps c’est de l’argent!
Certes, les chronomètres sont plus emballés chez les partisans des partis politiques écartés du pouvoir depuis le forcing du 25 juillet, que chez ceux qui ne veulent plus rien entendre des islamistes qui ont ruiné le pays, en faisant fortune au passage. Les premiers sont plus impatients et plus coriaces que les seconds. Les tensions porteront sur les priorités, sur les policy-process et sur les timings de ce qu’il faut faire ou pas faire comme politiques publiques pour les mois à venir.

Quels sont les leviers du succès ?
Sept leviers pour changer la donne et autant de défis qui pendouillent sur l’avenir de la démocratie tunisienne, comme une épée de Damoclès!

  • Un audit budgétaire systématique et immédiat pour commencer! Les bons comptes font les bons amis, et les parties prenantes doivent agir en connaissance de cause, cartes sur tables. Le gouvernement Bouden doit présenter un bilan exhaustif des comptes d’une économie ruinée par dix ans de mal-gouvernance et de malversation.

Cet audit professionnel permet de débusquer les «cadavres dans les placards». Souvent, les gouvernements sortants laissent des ardoises à payer dans les comptes publics, des engagements tenus confidentiels, dont les coûts sont à supporter par le gouvernement nouvellement investi.
Une firme d’audit internationale peut faire le travail en quelques semaines, si au niveau national le risque de noyer le poisson, pour ne rien donner en retour de réel et de crédible. Ce type de revue enverrait un message rassurant aux institutions internationales : le FMI aimerait voir une telle démarche transparente et crédible. Il a besoin de constater enfin, une prise de conscience collective pour redresser une économie à la dérive et sur le point de faire défaut de paiement!
Ce bilan donnera l’heure juste sur l’état des lieux des comptes publics, ici et maintenant!
Ce type d’audit doit aussi éclairer sur les défaillances des modes de gestion des prêts obtenus, et détournés de leurs finalités prévues, depuis 2011.
C’est le moment d’une évaluation totale des politiques publiques menées, durant les 10 dernières années…
Dans la même veine, le gouvernement Bouden devrait annoncer la systématisation des activités d’évaluation de programmes dans tous les ministères et tous les organismes publics. Tous les programmes doivent faire l’objet d’évaluation scientifique, selon les normes internationales, au moins une fois tous les trois ans. L’Évaluation étant une opération différente des revues de programmes et des contrôles budgétaires.

  • Éradiquer les filières de corruption au sein de l’État. Cela constitue la condition sine qua non pour rétablir la confiance du citoyen envers l’État et envers les hommes et les femmes politiques.

Tous les dossiers gangrénés par la corruption (marchés publics, rentes, lobbyistes, financement illicite, blanchiment, etc.) doivent être rapidement remis à la justice pour en délibérer le plus tôt possible.
Un effort gigantesque et probablement périlleux, doit être consentis, en ces temps de désillusion et de rage contre tous ces « pseudo-démocrates» qui ont volé les taxes des citoyens, abusé de leur pouvoir et qui ont détourné de l’argent de la dette vers des comptes privés placés dans les paradis fiscaux.
La Tunisie d’aujourd’hui doit réaliser que la petite corruption généralisée au sein de ses administrations est ultimement plus grave et plus couteuse que la grande corruption jadis concentrée chez un nombre réduit d’amis du pouvoir. La Tunisie doit dire non à toutes les formes de corruption, et doit désormais choisir ses cibles à prioriser dans la guerre à la corruption.
La Justice doit jouer son rôle dans la célérité et la transparence, sans corporatisme ni allégeance.

  • Une gouvernance axée sur les résultats (pas sur les objectifs). La prise de fonction des ministres, des hauts conseillers et gestionnaires de l’État doit être accompagnée par une définition des mandats, avec des objectifs précis et quantifiables à atteindre dans les meilleurs délais, par le gouvernement et par chacun de ses ministres. En deux pages, chaque ministre doit avoir son ordre de mission (s) assorti d‘objectifs quantifiables dans le court et moyen terme.

L’État tunisien doit rompre avec la gouvernance à vue, une gouvernance basée sur les intentions, plutôt que sur les preuves économétriques et sur la reddition des comptes. En attendant que tous les ministères et toutes les organisations à vocation publique se dotent de Plan stratégique (3 à 4 ans), il est important de fixer les orientations, les priorités, les indicateurs de suivi et d’évaluation.

  • L’optimisation des ressources publiques doit être réhabilitée. Tous ces recrutements à l’allégeance, tous ces laisser-aller dans les administrations et toutes ces manigances dans les recrutements de fonctionnaires doivent s’arrêter net.

Les fonctionnaires fantômes doivent être libérés, les fonctionnaires infiltrés par les islamistes et souvent avec des diplômes falsifiés doivent être traités avec diligence et modulation : limogeage, réévaluation, redéploiement, reclassement, etc.
Les payeurs de taxes n’ont plus les moyens pour financer une masse salariale insoutenable (18% du PIB). La masse salariale doit revenir à des fourchettes acceptables, soir de 10 à 12%, comme au Maroc, en Europe, ou dans les pays comparables.
L’objectif principal consiste à couper dans la graisse inutile (sureffectif), avec pourquoi pas des augmentations de salaires et de gratifications selon la productivité pour un effectif plus viable et optimisé selon les mandats.
L’optimisation doit aussi atrophier le nombre d’organisations qui ont proliféré (en se chevauchant) les dernières années, pour placer les amis des partis et pour mieux contrôler l’action publique et la prise de décision au sein des ministères.
Une revue systématique doit être menée pour examiner la raison d’être de toutes organisations périphériques et qui sont devenues avec le temps des niches politiques, des gouffres budgétaires et des instruments de pressions aux mains des partis et lobbyistes liés.
Pour financer les déficits budgétaires, le gouvernement Bouden doit avoir le courage d’annoncer des coupures paramétriques dans les budgets des ministères et organisations, amenant à dégager un minimum de 7% du total des dépenses gouvernementales. C’est le seul moyen pour convaincre les bailleurs de fonds, en disant que la Tunisie prend sérieusement en charge ses déficits budgétaires.
C’est faisable, et il y a un espace budgétaire disponible à ce type de rabotage : réduction des voitures de fonction (85 000 voitures), des bons d’essence, des bâtiments gouvernementaux, des frais ostentatoires, annulation des voyages internationaux, trêve dans primes et avantages sociaux, etc.

Repenser les politiques et le statut des institutions monétaires

  • Une politique monétaire solidaire doit être aussi initiée très rapidement pour réserver l’épargne à l’investissement productif, principal gisement de la création de la croissance. Et pas pour payer les salaires de fonctionnaires absentéistes, flémards et peu centrés sur la tâche.

L’État doit arrêter les grégaires entre le ministère des Finances et la Banque centrale (BCT).
Les dernières années, entre politiques fiscales et politiques monétaires, le courant ne passait plus correctement. Les augmentations de la masse salariale ont toujours été contrecarrées par des augmentations du taux d’intérêt directeur, sacrifiant au passage l’investissement productif, véritable moteur de la croissance.
Les politiques monétaires menées actuellement par la BCT sont à évaluer empiriquement, pour être ajustées, dans les meilleurs délais et en vue de booster l’investissement, l’innovation, la compétitivité, les exportations des entreprises.
Autrement, la dérive de la croissance ne peut que continuer tant et aussi longtemps que la BCT fait à sa tête, sans coordination, sans ouverture aux critiques et aux évaluations faites par les experts par le monde.
On ne peut maintenir la part de l’investissement à 13% du PIB. Pour relancer l’économie, il faut rapidement revenir aux taux de 26-28% des années antérieures à la transition démocratique.
Le gouvernement Bouden devrait annoncer le chantier des évaluations des mesures et politiques monétaires menées depuis la déclaration de l’indépendance de la BCT. Ces évaluations devraient se faire sur la base de données économétriques, et pourquoi pas avec l’implication des universitaires et des firmes internationales reconnus pour leur savoir-faire en la matière. Les organismes de coopération bilatérale et multilatérale peuvent apporter un appui dans ce cadre.
Le gouvernement ne doit pas laisser les secteurs industriels se faire vampiriser par des banques voraces (avec des taux d’intérêt de 11 à 15%). Il ne doit pas non plus laisser les banques agir en cartel pour mettre à genoux l’économie tunisienne et reporter sine die les espoirs de relance économique… et de la création d’emplois.

  • Des politiques économiques innovantes(R&D, TIC, robotisation, bonnes pratiques, transfert de technologies, etc.). Pour relancer la croissance économique, le nouveau gouvernement doit rapidement élaborer un plan d’action pour le court terme. Des mesures sont à élaborer en matière d’assainissement du climat des affaires, d’aide à l’investissement, de renforcement de la compétitivité, de promotion des exportations.

Toutes ces mesures doivent réussir les tests de la faisabilité, de l’efficacité et de l’efficience.
Dans ce cadre, beaucoup peut être fait sans débourser de l’argent neuf. On peut abolir les autorisations superflues et dont l’obtention dépasse les délais d’une semaine. La Tunisie ne peut continuer avec une bureaucratie qui asphyxie l’investissement local ou étranger.
L’autre levier et qui s’applique quasiment à tous les domaines consiste à mobiliser les Tunisiens et les Tunisiennes pour travailler plus, travailler mieux…de façon à redresser la perte continue de la productivité du travail en Tunisie. Les gains de productivité du travail sont aujourd’hui quatre fois plus élevés au Maroc qu’en Tunisie.
Dans la même veine, des investissements publics majeurs doivent être annoncés pour revamper les services publics : santé, éducation, infrastructures…Ces investissements et grands projets publics ou en partenariat avec le privé peuventfouetter la demande agrégée et arriver à générer un effet induit et multiplicateur sur les autres secteurs d’activités, et donc sur la croissance, la création d’emplois avec revenus rassurants pour les jeunes et les moins jeunes.
Par expérience, l’histoire de la croissance économique en Tunisie montre que les pics de croissance ont eu lieu quand le gouvernement tunisien ouvre ses frontières pour commercer et échanger avec les pays voisins, nommément l’Algérie et la Libye. Ces échanges valorisent des avantages comparatifs, impossibles à valoriser autrement.

  • Une communication crédible et mobilisatrice. Le gouvernement Bouden ne doit pas négliger la communication et la transparence qui va avec. Il doit éviter de faire les mêmes erreurs que ses prédécesseurs.

Najla Bouden et ses ministres doivent communiquer intelligemment sur les sujets brulants, sur les enjeux et même sur les mauvaises nouvelles économiques. La nature n’aime pas le vide : une communication insuffisante, dissonante ou trompeuse ne peut qu’empirer les choses…et susciter la défiance collective.
La confiance constitue la clef de voute pour rassembler plutôt que d’exaspérer les fissions entre les citoyens, entre les régions, entre les institutions, etc. La confiance peut servir de monnaie de change pour acheter la patience, sans dilapider le capital social et l’engagement qui va avec.
La communication doit se faire aussi par des documents chiffrés et audités, et pas seulement par des discours verbeux et audiovisuels.
La survie du gouvernement Bouden est tributaire de sa capacité à mériter la confiance des citoyens et des payeurs des taxes.
Sans communication crédible, la défiance sera de retour, après une période de grâce qui risque d’être plutôt éphémère dans le contexte de la suspension du parlement et de la mise en place de l’état d’exception.

*Universitaire au Canada

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