Effet psychique du conflit politique

Pour les héritiers spirituels de Bourguiba, quelle incidence aurait, sur leur subjectivité, le retour des turbans au Parlement, accapareur de l’autorité usurpée ? Telle est l’interrogation à la fois hypothétique et tragique. Une réponse affirmative au profit des nahdhaouis jetterait un baume au cœur des enturbannés et de leurs laquais, du genre Mustapha ben Jaâfar ou Moncef Marzouki. Mais la reprise du pouvoir politique par le clan à référent ecclésiastique et la mise en œuvre du programme théocratique infligeraient aux progressistes l’impression ressentie par l’exclu de son pays. Rêve takfiriste, ce devenir, aujourd’hui peu probable, charrie un avantage notable au plan de l’investigation, car il colporte l’illustration des effets exercés par le collectif sur le subjectif.
A ce propos fut énoncé le mot d’Antonin Artaud : « En même temps que la révolution sociale et économique indispensable, nous attendons une révolution de la conscience qui nous permettra de guérir la vie ». Car l’individu réagit au contexte global par le stress redoutable ou la paix de l’esprit.
Le 10 octobre, Halima Toujani, doctorante, me dit : « Quand j’ai vu la manifestation islamiste envahir l’avenue Bourguiba, j’ai déprimé. Le soir, m’a traumatisé un cauchemar. Un chien enragé, tout noir, me courait après ».
Ce lien établi entre la chronique politique et l’itinéraire psychique relève d’une ample problématique.
Il s’agit là, d’un procès universel et intemporel. Ainsi, l’appréhension ressentie par Halima Toujani et bien d’autres agents sociaux face à la récidive djihado-terroriste, aujourd’hui, en Tunisie, cligne vers ce morceau choisi, commis par Menie Grégoire, à propos de la France et des autres pays : « Partout, les religions se sont muées en blocages, freins, œillères pour les individus. Peuvent-elles encore servir les sociétés ? ».
Pareille formulation paraît graviter autour de celle écrite par Nietzsche quant à « la mort de Dieu » convié à céder les territoires désormais confiés en somme au « surhomme ».
Celui-ci aurait à tenir debout sans béquilles au moment où l’angoisse prend et terrasse le croyant au cas où son Dieu ne deviendrait, pour lui, que de la poudre aux yeux. Aux sources du takfirisme et de sa férocité opère cette peur symbolisée par l’émancipation de l’humanité, capable de vivre sans culpabilité afférente à la divinité polythéiste ou monothéiste.
Voilà pourquoi le soupçonné d’incroyance devrait avoir la tête coupée. Nous voici au royaume de l’autoproclamé grand Emir al mouminine, avec ses partisans prompts à trancher les têtes mal faites, afin de réislamiser les égarés.
Antonio Gransci l’avait compris, l’hégémonie culturelle anticipe l’édification totale des sociétés globales.
Comment effacer les frontières nationales pour construire la Omma sans démultiplier en Tunisie les écoles coraniques munies ou non de permis ? Voilà où prospère le débat quand l’économie est au plus bas. Que Dieu pardonne aux renégats.
Al Baghdadi, Ghannouchi ou Marzouki mènent le même combat contre Bourguiba. Absurde pour un libre penseur, tels Marx ou Voltaire, parmi tant d’autres de par l’univers des mondes sociaux, la croyance religieuse désamorce l’angoisse, thème cher à Heidegger le philosophe de la mort, mise en rapport avec le sens et le non-sens de l’existence.

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