Ce qui empêche Ons Jabeur de briller encore plus !

Farhat Othman

Cette chronique j’avoue y avoir pensé bien avant le début de la finale du tournoi de tennis de Chicago  qui a vu notre star du tennis échouer en finale malgré un bon départ. De fait, je m’attendais à son issue même si j’espérais un nouvel exploit de notre championne. Ce qui, me détrompant, aurait signifié que quelque chose bouge enfin dans la mentalité de nos jeunes; et j’en aurais été le plus heureux. Hélas ! Ce ne fut pas le cas !

Une jeunesse mentalement bloquée
Certes, Jabeur a échoué devant une joueuse mieux classée qu’elle, ayant plus d’expérience; cela a  certainement alourdi la pression, mais probablement moins que le statut de favorite du tournoi après son exploit de battre la tenante du titre et numéro 1 du tournoi.
Il est vrai, on peut dire qu’elle a été battue par la tête de série n° 2 ; mais c’est ce qu’il ne faut pas faire justement, la logique voulant que celui qui peut le plus puisse forcément le moins. Donc, battre la tête de série n°1 imposait de gagner le tournoi. En bonne logique !
Il reste qu’il n’y a pas nécessairement de logique dans les choses humaines, y compris dans le sport. Surtout lorsque le mental se charge de poids inutiles qui le bloquent au lieu de le débloquer. Et c’est la réalité de notre jeunesse, y compris celle qui brille. C’est ce qui l’empêche de briller encore plus.
Il y a donc encore des choses à faire pour débloquer le mental qui coince chez nos jeunes, notamment parmi les plus brillants. Il, s’agit de touer chez chacun de nos jeunes ce qui l’empêche de s’émanciper de ses démons intérieurs.
S’agissant de notre tenniswoman, elle a été battue par l’Espagnole qui est mieux classée qu’elle. Mais ayant gagné le premier set, elle pouvait et se devait de la battre après avoir stoppé en quart de finale la marche de l’Ukrainienne bien mieux classée. De fait, la raison de la défaite de la Tunisienne n’est pas à chercher du côté de la valeur  de son adversaire, mais bien dans sa tête. Ons Jabeur s’est battue elle-même. Or, on sait à quel point le mental compte en sport, particulièrement au tennis.
En effet, elle fait partie d’une jeunesse élevée dans une culture castratrice, nourrie de traditions regorgeant de tabous, mêlant de vraies et surtout de fausses raisons morales. Surtout qu’elles s’ajoutent aux diktats de lois scélérates, étant liberticides de la moindre once d’originalité ou d’élan d’émancipation d’un code de vie obsolète. Et il est entretenu comme une sociale camisole de force destinée, par un masque exagérément moralisateur, à maintenir un ordre vertical au profit des maîtres du moment.
Ce que notre culture ôte à nos jeunes, c’est le droit de se sentir en mesure de s’émanciper de tout lien empêchant leur épanouissement. Celui-ci doit se faire dans des limites nombreuses ; et si l’on repousse celles de l’une on ne le fait qu’en tant que performance déjà. Si, dans le même temps, l’on est ambitieux, cela se fait alors dans la hantise de réussir la limite d’après. Ce qui peut certes motiver, mais plus souvent démotiver selon la condition et la situation du jeune, notamment s’il est de sexe féminin.

Une femme injustement diminuée
Si le jeune chez nous est une femme, le handicap se double de la vision qu’on veut imposer d’elle en société pour de prétendues raisons religieuses et/ou culturelles, alors qu’elles ne cadrent pas et plus avec la réalité du statut social et culturel de la femme. Égale de l’homme, la femme l’est dans les faits, quand elle ne lui est pas supérieure. Mais, chut ! De cela, il ne faut pas parler, car cela revient à créer et à se créer des problèmes de toutes sortes à n’en pas finir, en termes religieux en premier. Alors, on préfère la tranquillité et on se suffit de peu, du minimum acquis.
On l’a vu avec la dernière fête de la femme ou la récente nomination d’une femme cheffe de gouvernement. On se glorifie de futilités qui rabaissent bien plus la femme qu’elles n’en relèvent le statut demeurant l’inégale de l’homme, faisant phénomène de ce qui est somme toute une banalité : être cosmonaute ou chef de gouvernement. Cela, même s’il ne trompe plus personne, agit cependant sur l’inconscient populaire, y créant l’habitude d’une infériorité acceptée ou voulue. Et le reste est à l’avenant !
En tennis, comme en d’autres secteurs où nos jeunes ont la capacité de briller, ils ne le font pas ou pas assez ni assez régulièrement, car ils ont à se battre, outre l’adversaire ou l’adversité, contre eux-mêmes, les boulets incrustés en eux par leur société, ses lois liberticides et la mentalité de soumission volontaire qu’elle génère. Ce qui, chez la sportive femme aggrave la soumission où la maintient sa société par une inconsciente, celle qui la fait se satisfaire du moindre coup d’éclat comme suffisant, permettant de ne pas oser se croire en mesure d’aller plus loin, se contentant de ce qui pouvait, subitement, être inespéré.
C’est toute cette pression qui a fait l’échec de Jabeur en une finale bien entamée pourtant. Son inconscient débordant des images de soumission et d’infériorité de la femme en son pays et d’une jeunesse aux ailes coupées et émasculées par des lois qui l’infantilise a soudain jailli dans le match, au milieu du deuxième set, pour le lui faire perdre.
Le pire est qu’on se satisfera de la défaite, ne voulant voir que le chemin parcouru, donc regarder en arrière au lieu de voir devant. Mais comment se libérer d’un tel sentiment inconscient quand  on n’arrête pas de la faire tout autour ? Quand c’est la règle dans sa société et chez les siens mêmes ?
Briller et continuer à briller nécessite que tout ce qui fait lumière soit tenté et éliminé tout ce qui est obscurité. Cela rappelle la fatale émancipation du bébé avec la coupure du cordon ombilical, puis son sevrage obligatoire avant la recherche conseillée de son propre chemin une fois adolescent, à l’orée de l’âge adulte.
Ons Jabeur, si elle souhaite aller encore plus loin, ne pas risquer la mésaventure de la finale de Chicago lui valant une imméritée roue de bicyclette, doit oser couper avec son environnement actuel pour se libérer de sa pression inconsciente. Elle a intérêt à faire épanouir encore plus son immense talent en osant un autre encadrement qui la fera sortir de son actuel cocon douillet, rompre aussi avec l’imaginaire social inconscient qui s’y colle. Y est-elle prête ? L’osera-t-elle ?

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