À moi Madame la Cheffe du gouvernement : deux mots !

Comment ne pas aimer ce pays-là ? Car il existe assurément un génie féminin. Celui d’avoir bâti Carthage et honoré la longue histoire de notre pays, en nourrissant en son sein Sophonisbe, Al Kahena, Arwa la Kairouanaise, Aziza Othmana, Taouhida Becheikh… et la liste ne cesse de s’allonger. Grâce doit être rendue aux  militants qui se sont engagés, parfois au péril de leur vie, pour une femme tunisienne émancipée dans une société libre et équilibrée. Souvenons-nous des seaux de boue déversés sur Tahar Haddad, quand, en 1930, il avait eu le malheur d’appeler à l’émancipation de la femme dans un livre visionnaire : «Notre femme dans la législation musulmane et la société»,  qui a inspiré Bourguiba. Mais il ne suffit pas de faire triompher cette «bonne dimension» qui, selon Aristote, modèle la tragédie, c’est-à-dire celle qui fait passer la société du malheur au bonheur, il faut oser !
En nommant Nejla Bouden Ben Romdhane, Cheffe du gouvernement, le président Kaïs Saïed a surpris et séduit. On y ressent vivement à quel point cette nomination représente une bouffée d’air frais pour une population suffoquant dans une atmosphère de déception et de désarroi. L’»homme propre», le «conservateur pieux», s’est transformé en  leader  «moderniste et illuminé». Bien des problèmes menacent le pays, sans qu’on dispose de réponses  crédibles. Certains fléaux sont encore sans remède. Certaines souffrances sociales sont hors de portée. Peut-être ce pays rongé par la prédation, la corruption, le clientélisme, le mensonge,  la malversation et le sentiment d’abandon sera-t-il capable de prêter un serment : celui de rebondir vers un autre horizon avec cette universitaire, parfaite inconnue sur la scène politique et qui aurait pu rester dans son laboratoire, ou passer inaperçue. Outre son immense talent de spécialiste en géologie, d’après ses collègues à l’Université, Nejla Bouden Ben Romdhane est une femme qui possède une forte personnalité et une intelligence acérée, mais il s’est avéré que la plupart des Tunisiens sont aussi d’emblée et inconsciemment impressionnés par le charisme, l’élégance et l’authenticité qui se sont dégagés d’elle dès sa première apparition. Et parce qu’elle représente une idée bourguibienne émancipatrice qu’on essayait de détruire pendant la dernière décennie. L’âpre beauté de ce portrait renvoyant à un rêve où la volonté d’une femme au pouvoir et les attentes d’une population s’entremêlent n’en continue pas moins d’envoûter notre quotidien depuis sa nomination. Ses étudiants disaient qu’elle est capable de parler à un amphi plein de gens ennuyeux et bruyants et les contraindre à l’écouter, ébahis. Disons que, pour le moins, elle a ce don précieux. Mais le poste d’un chef de gouvernement est une autre histoire bien compliquée parce qu’il devient vite un enfer. Pour qui n’est pas de la partie croit, à tort, que c’est plus aisé de faire bouger les choses que les réformer, ne maîtrise pas le temps. Rien n’est plus déstabilisant pour un haut responsable au pouvoir que de perdre la maîtrise du temps.
À moi Madame la Cheffe du gouvernement deux mots pour conclure. Il est primordial de savoir qu’un chef de gouvernement vaut ce que valent ses conseillers, et que l’art de gouverner ce pays exige de respecter les trois piliers de notre conscient politique collectif : d’abord, l’unité nationale perdue après le 14 janvier 2011, ensuite la tripe moderniste avec des pulsions égalitaires qui remontent aux premières années de l’indépendance et la naissance de l’État moderne, enfin, le culte de la «Tunisie pionnière» dans le monde arabe. Vous êtes maintenant sur ce tabouret à trois pieds. Si vous en oubliez un ou en privilégiez un autre, cela peut mal finir.
Plus instinctive et plus proche des énergies naturelles que Ghaylane, dans «Assod» (Le barrage) de Mahmoud Messaâdi, Maymouna tremblait : «Je ne sais si je me suis convertie ou non. Peut-être, en effet, me suis-je convertie. À moins que je ne me sois résignée». Et Ghaylane de répondre convaincu :»Il est impossible que tu te résignes !»

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