Du coup au contrecoup du peuple

Ce qui se passe en Tunisie n’est que la suite logique de ce que le pays a vécu depuis dix ans. Au départ, il y a eu une prétendue révolution, un coup d’État initié par nombre de partenaires étrangers de l’islam politique en Tunisie. Comme il s’appuyait sur une large adhésion populaire désireuse d’être débarrassée de la dictature qui la brime, je l’ai qualifiée dès le début de coup du peuple.
Or, le parti islamiste et ses faire-valoir laïques ont vite fait de renier leurs engagements démocratiques, maintenant en l’état la législation scélérate du supposé régime déchu, ne se souciant que de leurs intérêts et des délices du pouvoir. D’où assez vite non pas une contre-révolution qui grondait avec la déception populaire allant en augmentant, mais bien un contrecoup du peuple auquel on assiste enfin. J’en avais  parlé, je l’ai prévu et j’y ai appelé.

Dix ans après
C’est sur les pages d’un journal électronique, en phase donc avec la dite révolution du jasmin, que j’ai, pour la première fois, évoqué le coup du peuple, qualifiant ainsi ce qui était improprement appelé révolution et qui n’était qu’un coup d’État fait au nom du peuple, donc bel et bien un coup du peuple !
Toutefois, pour l’être vraiment ainsi, pour correspondre à ce qu’on voulait qu’il fût, cela supposait d’aller dans le sens des revendications populaires. Or, au-delà de la libération de la férule du dictateur, le peuple martyr de Tunisie, sa jeunesse surtout, aspirait à avoir enfin ses libertés et ses droits basiques. Ce que le régime mis en place et supposé être celui de la révolution — improprement qualifiée de la dignité — ne s’est est point acquitté, se limitant à faire croire à la fuite d’un dictateur trahi par les siens pour lui substituer ainsi qu’à sa famille une pléthore de profiteurs aussi avides que la camarilla Ben Ali.
Pour cela, on a veillé à garder intacte et en place la législation de la dictature qui lui donnait sa réalité, car sans ses lois pourtant scélérates, cette dernière n’avait aucune prise sur le peuple. Et comme les nouveaux profiteurs voulaient les avantages, privilèges et immunités de la dictature, ils en ont jalousement gardé les lois pourtant honnies par le peuple et devenues illégales depuis l’adoption de la nouvelle constitution. D’où, dix ans après, le contrecoup du peuple auquel on assiste présentement.

De dictature débonnaire à démocratie dictatoriale
Si ce qui se passe en Tunisie est la continuité de ce qui a été appelé révolution, c’est loin d’être une contre-révolution étant donné que le régime en place n’a rien de révolutionnaire. La preuve irréfutable ? Encore une fois la législation scélérate de la dictature que le régime qui s’y est substitué a refusé d’abolir et dont il s’est servi pour avilir le peuple, notamment sa jeunesse. Combien de jeunes sont morts sous le supposé régime de la révolution ? On ne peut plus parler de bavures quand le geste fondateur de la supposée révolution, l’acte de Bouazizi, a été maintes fois répété et que des jeunes sont dénudés en public et à tort décriés comme exhibitionnistes quand ils ne sont pas torturés et même noyés au prétexte de leur apprendre à nager !
Les scènes de répression policière de la jeunesse ne se sont même pas arrêtées lors des protestations spontanées de la fête de la République, cette chose publique réduite à une coquille vide tellement mise au service d’une nouvelle camarilla de profiteurs. Ainsi est-il légitimé le coup de force constitutionnel du président de la République auquel on a maintes fois appelé, d’autant que la situation de péril imminent dans laquelle se trouvait le pays depuis longtemps l’autorisait ainsi que le texte y relatif de la constitution.  Il fallait bien débarrasser le peuple de la nouvelle dictature se prétendant révolutionnaire n’invoquant la démocratie que pour mieux assurer sa propre dictature devenue double, ayant ajouté la religion à l’arsenal répressif de la dictature de Ben Ali.

Priorité à la réforme législative
Que fera donc le président de la République durant le mois initial que l’article 80 de la constitution lui donne pour quasiment agir en toute liberté ? Certes, c’est constitutionnellement pour remettre les institutions en marche. Mais quelle marche saine dans un pays dont les lois sont illégales ? C’est par là qu’il faut commencer !
Comme les travaux de l’Assemblée des représentants du peuple n’ont été que gelés par l’interprétation extensive du président de la République, il lui importe d’imposer au président du parlement qu’ils reprennent, mais avec un unique objectif bien précis ; l’abolition, incontinent, des lois scélérates de la dictature et de la colonisation violant les droits et les libertés consacrées par la constitution et l’adoption, dans la foulée, des textes de remplacement respectant les libertés citoyennes, particulièrement privatives. En cas d’un refus bien improbable, il devra se charger lui-même de cette œuvre urgente et de salubrité publique.
Ce n’est qu’après s’en être acquitté et donc dans un environnement pur des turpitudes du passé, enfin assaini et juste pour tous les Tunisiens nonobstant leurs différences qui font bien leur richesse qu’il pourra songer à modifier le régime politique et à instaurer enfin la Cour constitutionnelle. Car le rôle essentiel de cette dernière est de veiller à la qualité de justice et de justesse des lois ; or, leur réforme préalable fera gagner du temps précieux au gardien de la constitution en plus de répondre aux attentes populaires.
C’est à quoi on avait déjà invité le président de la République une fois élu,** lui rappelant sa promesse électorale d’être au service du peuple, tout le peuple, surtout la majorité des sans-droits ni dignité.  Or, quelle autre façon de le faire aujourd’hui que d’abolir les textes brimant encore et toujours les Tunisiennes et Tunisiens ?
Sans cet impératif catégorique incontournable, le président de la République ne fera rien pour le peuple et ne répondra pas à ses revendications et attentes puisqu’il ignorera sa première et majeure exigence : être libre dans sa vie privée.
Or, c’est à la base la dignité qui est attachée au travail et aux autres droits économiques et politiques. C’est bien le droit d’être libre et de jouir sans restriction de ses libertés privatives qui définit le citoyen et permet de parler de démocratie. Sinon, on ne fait au mieux que du business avec cette notion tellement galvaudée au point que même une dictature peut s’en prévaloir, comme ce fut le cas en Tunisie tant par le régime d’avant le 14 janvier 2011 qu’après.

 Une poléthique de M. Saïed ?
Si le président Saïed ne satisfait pas à cette exigence fondamentale, il risque de n’agir que comme ceux auxquels il entend mettre fin aux dérives et turpitudes. Et il se laissera aller à cette  véritable dynamique de confiscation du pouvoir à laquelle a donné lieu son contrecoup du peuple en l’absence de Cour constitutionnelle. On le sait probe et il se réclame d’une politique éthique ; donnera-t-il ses lettres de noblesse à la politique en la réhabilitant en poléthique ?
On sait, au reste, son mépris affiché de nos politiciens sans morales et du système des partis politiques et du système parlementaire devenus de simples leurres pour une démocratie vraie traduisant moins le pouvoir d’une minorité de professionnels de la politique sans éthique, des démons de la politique politicienne, que les intérêts immédiats des foules.  C’est d’une revitalisation de la démocratie qu’il est donc comptable et cela commence par le toilettage des turpitudes légales dans le pays avant même leurs manifestations concrètes en s’attaquant aux pourris du régime en place.
Mais pour réussir cette sortie de la daimoncratie (ou démoncratie) précitée vers ce qui serait une démopraxie, une pratique démocratique citoyenne à tous les échelons du pays, notamment locaux, il importe déjà que les lois nationales du pays soient justes.
Il importe aussi, en l’absence du risque de dictature militaire,  l’armée tunisienne n’ayant ni ne pouvant dépasser sa posture privilégiée de défense des institutions, de faire attention aux possibles menées des forces de sécurité du ministère de l’Intérieur érigé en État dans l’État et devenu le plus dangereux en l’absence d’État. C’est d’eux ou plus exactement des minorités factieuses et fascistes qui y ont pris racine et ont forci que tout vrai démocrate doit se méfier. Pour cela, il ne pourra compter que sur les masses éprises de ses droits et de ses libertés et n’y renonçant plus. C’est peut-être là le principal acquis de la terrible décade que vient de vivre la Tunisie.
Alors le peuple est-il enfin à la fin du tunnel ? Pour cela, la Tunisie doit avoir son heure de gloire avec la mise à bas de tout l’arsenal répressif encore en place.  Saïed le fera-t-il enfin lui qui est le mieux placé pour savoir qu’une démocratie ne peut naître dans un cadre de non-droit et encore moins dans une société privée de ses droits et libertés.  C’est cela ce que je qualifie de poléthique. Que M. Saïed l’ose en pratique après en avoir assez longuement parlé en termes incantatoires ! Un compte ascendant a été lancé sur internet et on est déjà au septième jour !

NOTES :
*Pour que la Révolution ne passe pas de l’hymne au requiem !
http://nawaat.org/portail/2011/05/22/le-jasmin-aussi-se-fane-pour-que-la-revolution-ne-passe-pas-de-lhymne-au-requiem/

 **Lettre à M. le Président de la République : Comme le peuple veut, que lui proposer de suite? Réalités magazine n° 1765 du 25 au 31 octobre 2019 :
https://drive.google.com/file/d/1ehM5bxrRLBuQG6zmHCHYNh1nt_2KvUdW/view?fbclid=IwAR27Q1Gq3ETWO9_vHpTzaFA5anIaKD4LAf83hO83Fhxfm7U2KVH9w3TZ00o

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