Le ver du fruit Tunisie

Il n’y a plus de mots pour décrire la terrible situation de la Tunisie et la nausée qui prend tout observateur neutre placé hors du cirque politicien qui se donne à voir tous les jours dans le pays. Tous les responsables, à quelque niveau qu’ils soient, sons responsables à un degré ou un autre de cette descente aux enfers de l’insensé et de l’immoral. Personne n’échappe à une responsabilité diffuse, du plus haut personnage de l’État, ne serait-ce qu’aux termes de sa légitimité populaire incontestable, au plus simple agent de l’Administration, en passant notamment par les députés d’un parlement pire qu’une foire à empoigne de coquins.

Tous coupables
Inutile de cogiter sur les motivations des uns et des autres, se réclamant du service d’un État introuvable pour s’accrocher à un pouvoir servant leurs appétits de privilèges et immunités ; obnubilés par leurs intérêts propres, ils ne voient plus celui de la patrie. Vérifions-le avec les deux symboles les plus en vue de cet État en déliquescence au-delà des mains invisibles de ceux qui tirent les ficelles de ce qui est devenu un théâtre tunisien de guignols politiques.
Le président de la République déjà, non pas tant pour avoir choisi pour le pays le chef actuel du gouvernement, modèle type de ce qu’est devenu en une Tunisie à la dérive le commis de l’État: sans nul charisme ni ambition pour l’intérêt de ses compatriotes, mais discipliné et ambitieux au service de ceux du moment. L’erreur est humaine et Saïed s’en est aperçu avant même l’intronisation de son choix, mais c’était déjà trop tard, car l’intronisé avait su se ménager les appuis pour devenir quasi inamovible au poste où il s’est trouvé propulsé. La vraie faute du chef de l’État est la procrastination. Il ne cesse de donner à la classe politique les leçons méritées d’éthique, annonce même avoir des décisions sous forme de missiles balistiques, mais ne fait pas plus que de l’incantation. Pourtant, malgré ses maigres moyens, il ne manque pas d’atouts pour agir, et d’abord d’officialiser l’état de péril imminent que vit le pays et de matérialiser la réforme qui s’impose et qui se doit d’être d’abord juridique.
En tant que juriste, spécialiste du droit public, Saïed ne peut ignorer qu’un État de droit n’est qu’une parodie de ce droit, son insulte même, s’il est gouverné par des textes non seulement scélérats, mais illégaux aussi. Or, c’est le cas de la Tunisie où l’on prétend avoir réalisé une révolution alors que le pays est toujours régi pour l’essentiel par les lois de la dictature et du protectorat, bien que devenues nulles constitutionnellement. Geler l’application de ces lois illégales lui est pourtant parfaitement possible, mais il n’a guère d’égard à cette monstruosité d’État non seulement de non-droit, mais brimant son peuple avec des textes constitutionnellement nuls.
Il est vrai que la constitution est restée lettre morte. Et c’est l’une des principales responsabilités du parlement et de sa présidence, le principal reproche à adresser à cette dernière.
Le président du parlement préside surtout aux intérêts de son parti, majoritaire en termes de voix obtenues, mais à un scrutin taillé sur mesure pour ses intérêts. Et il ne représente point la volonté populaire majoritaire du fait du taux d’abstention élevé, mais également et surtout du désintérêt monstre des citoyens à une opération électorale assimilée à de l’arnaque. Ghannouchi Kheriji n’a en tête que de rester à la tête de ce parlement pour le cas où le destin lui accorde – sait-on jamais ? – la chance inouïe obtenue par son prédécesseur. N’ayant pas d’autre moyen de réaliser ce qui serait sa revanche personnelle sur une destinée longtemps contraire, il s’accroche à ce poste bien qu’il soit rejeté par quasiment tous ceux qui osent parler parmi ses pairs, caressant volontiers ce qui serait un rêve impie : une vacance définitive à la présidence de la République.
Nonobstant, un autre rêve aurait mieux servi les intérêts de Ghannouchi : celui d’être déjà le président de tous les Tunisiens au travers de l’assemblée de leurs représentants, et ce réellement et non virtuellement en traduisant leurs attentes en termes de libertés et de droits par des lois. Déjà en décidant le gel des lois illégales actuelles, et en accélérant la réforme législative, pénale particulièrement, décidant par exemple la réunion en assises urgentes et non-stop du parlement pour ce faire.
Ce qu’il ne fait pas, car cela contrarie ses intérêts et ceux de ses troupes dont les abus exigent une protection légale, quitte à se contredire en parlant de rupture avec une dictature qu’il incarne désormais, puisque c’est avec ses lois honnies, toujours en vigueur, qu’elle se matérialisait pour le citoyen.

Mental vicié à apurer
C’est dans cette démission en termes législatifs surtout de ses deux principales têtes, l’une gouvernant officiellement et l’autre officieusement, que résident pour l’essentiel les maux du pays. Ils ne sont pas tant l’effet de la crise constitutionnelle, du mode de scrutin, de la répartition des pouvoirs ni même des richesses et de la gestion administrative souvent abusive du fait des lois injustes et illégales. Ce sont là des causes majeures aggravant la crise, mais sa cause principale reste éthique.
Elle est dans les têtes, découlant de cette confusion mentale induite par les lois scélérates nulles et non avenues constitutionnellement, mais validées par nombre de raisons, dont une lecture faussée de la religion. Car par ce biais, la constitution référant à l’islam, on fait de certaines manifestations abusives, prétendument musulmanes, des valeurs et des nécessités morales, émasculant émasculant sans vergogne les droits citoyens, niant leur liberté. Et qu’ainsi, avec de telles lois de la dictature réhabilitée, la victime devient, à tout moment, coupable rien que par un tour de passe-passe juridique. On l’a souvent vu en Tunisie, déjà sous le régime de la dictature qui en abusait, mais après la supposée révolution, et même pas plus tard qu’il y a quelques semaines avec le grave incident de Sidi Hassine. La première réaction du ministère de l’Intérieur n’a-t-elle pas été de déculpabiliser ses agents tout en culpabilisant à tort leur innocente victime, un mineur qui plus est au nom de l’infraction morale que permet d’évoquer toute la législation pénale actuelle ?
Doit-on rappeler que le chef du gouvernement est le ministre par intérim d’un département dont un certain d’agents semble avoir gardé les réflexes d’antan. Comment le leur reprocher quand les lois en vigueur les y encouragent ? Pour cela, il importe de commencer par les abolir afin de réaliser la vraie rupture avec le passé qui doit s’articuler sur des lois justes, seules en mesure d’éradiquer les réflexes d’antan.
Car tout est dans le mental, et espérer une volte-face salutaire dans les mentalités viciées de nos responsables impose de les encourager à changer leurs mauvaises habitudes incrustées au plus profond de leur inconscient par des injonctions législatives, dont on veille à l’application effective, annulant celles qui les invitent à l’irresponsabilité, encourageant les abus et les couvrant. Et c’est ce qu’autorise l’ordre juridique toujours en vigueur de la dictature dans le pays où tout se passe comme avant, comme si de rien n’était !
Aussi, tant que le mental des uns et des autres n’est pas apuré de ses faussetés morales qui ne sont qu’immoralités, à la vérité. Ce qui impose d’oser le pari de la responsabilité en toilettant de leurs monstruosités les lois basiques du pays, celles se tous les jours, donc les lois scélérates du Code pénal en premier. Ainsi et ainsi seulement pourra-t-on renouer avec le vrai État de droit et regagner la confiance d’un peuple guère enclin à respecter des lois illégales, dont la rigueur et la scélératesse ne touchent que lui. Ce qui est, outre d’être de l’extrême urgence, est parfaitement possible aussi bien de la part d’une initiative judicieuse du chef de l’État que du président du parlement.
En ces moments délicats et troubles, invitons donc ces hauts responsables à dépasser leurs égos, leurs querelles et intérêts propres et de coopérer pour une fois et à bon escient au vrai service du peuple, comme chacun s’en réclame. Quelle meilleure manière de le prouver que d’agir en toute sincérité à cette réforme juridique plus qu’impérative ?

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