La Tunisie et l’Afrique en force au Festival de Cannes

Leyla Bouzid
Qui succédera à Chronique des années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina ? En 1975, le cinéaste algérien obtenait une palme d’or très politique pour une fresque de trois heures consacrées aux cinq années qui précédèrent le déclenchement de la guerre d’Algérie. Depuis, aucun cinéaste africain n’a obtenu le précieux trophée. En juillet, quatre films venus du continent ont été sélectionnés, dont deux en compétition. Tour d’horizon d’une sélection cannoise qui a résonné jusqu’aux faubourgs de Tunis, d’Abéché, du Caire ou Rabat. Thierry Frémaux, le délégué général de l’institution, a égrené les noms des vingt-quatre réalisateurs qui batailleront pour obtenir la Palme d’or.
*Tunisie : amour et désirs, selon Leyla Bouzid
En marge de la course à la Palme d’or, deux talents débutants dévoileront leurs films. La jeune réalisatrice franco-tunisienne Leyla Bouzid présentera Une histoire d’amour et de désirs, en clôture de la soixantième édition de la Semaine de la critique. Son premier long-métrage, À peine j’ouvre les yeux, avait décroché les honneurs d’un autre prestigieux festival : la Mostra de Venise 2015.
Devenue célèbe depuis son premier long-métrage, « A peine j’ouvre les yeux » honoré à la Mostra de Venise de 2015, la réalisatrice franco-tunisienne Leyla Bouzid présentera « Une histoire d’amour et de désirs », en clôture de la soixantième édition de la Semaine de la critique.
Son deuxième s’annonce comme une méchouia d’identités : un jeune Franco-Algérien rencontre une jeune Tunisienne sur les bancs de la fac à Paris. Un charivari de sens et de littératures est annoncé. La cinéaste est la fille de Nouri Bouzid, lui-même sélectionné à deux reprises dans la sélection officielle dans les années 1980. Cette première mondiale consacre la bonne santé du cinéma tunisien depuis l’avènement de la démocratie.
*Maroc : la consécration pour Nabil Ayouch
Âgé d’à peine cinquante ans, le cinéaste affiche une sérieuse filmographie. Il a le don pour s’emparer de sujets qui alpaguent la société marocaine : terrorisme (Les Chevaux deDieu), bidonville (Ali Zaoua, prince de la rue), prostitution à Marrakech (Much Loved)… Ce dernier avait provoqué un tsunami de scandales et de menaces, contraignant son actrice principale, Loubna Abidar, à se réfugier en France.
Présenté à la Quinzaine des réalisateurs en 2015, Much Loved fut interdit au Maroc. Conservateurs, islamistes et tartuffes d’une image romancée du Royaume s’étaient associés pour museler le film. Ce ne sera pas le cas avec son nouveau.
Haut et Fort a des allures de film choral : des jeunes d’un quartier populaire de Casablanca vont tenter de se libérer du poids de certaines traditions à travers la culture hip-hop que leur enseigne Anas, un ancien rappeur. Pour comprendre l’humeur des autorités, il suffit de prendre connaissance des propos de Sarim Fassi-Firhi, directeur du Centre cinématographique marocain. Il a salué cette sélection comme « une consécration mondiale qui place le Maroc parmi le Graal » du cinéma. Aucune image n’a été dévoilée. Il faudra attendre la première mondiale cannoise puis une sortie française prévue en novembre, selon son distributeur Ad Vitam.
Pour les sourcilleux du fait historique, il s’agira d’une fausse première pour le Maroc. En 1962 le documentaire Âmes et Rythmes d’Abdelaziz Ramdani avait figuré dans la sélection. Haut et Fort sera donc la première œuvre de fiction. De très nombreuses productions se tournent au Maroc depuis OSS 117 jusqu’aux blockbusters que sont Missionimpossible 5 , Spectre ou Black Hawk Down, classique du film de guerre signé Ridley Scott.
*Tchad : Haroun, un habitué de la compétition
Le Tchadien est un enfant du festival, un de ces cinéastes dont la carrière épouse régulièrement son actualité. Pour la quatrième fois, Mahamat-Saleh Haroun grimpera marches et tapis rouge pour dévoiler Lingui, les liens sacrés. L’histoire : une adolescente de quinze ans doit résoudre une grossesse non désirée dans un pays ou loi et religion s’opposent à l’avortement.
Le pedigree cannois du cinéaste est éloquent : prix du jury en 2010 pour Un homme qui crie, membre du jury l’année suivante, présentation de Grigris en 2013. En 2016, il présente Hissein Habré, une tragédie tchadienne, un documentaire qui donne la parole aux victimes de l’ancien dictateur. Mahamat-Saleh Haroun a été nommé ministre de la Culture du Tchad en 2017. Le revoici sur la Croisette en tant qu’artiste.
*Égypte : la contagieuse ironie d’Omar El Zohairy
À trente-deux ans, cet ancien assistant-réalisateur de Yousri Nasrallah présentera son premier long-métrage à la Semaine de la critique. Sur le papier, Feathers (« Plumes ») semble le plus iconoclaste des films venus d’Afrique : il imagine une famille engluée dans un quotidien qu’un tour de magie commis pendant un anniversaire va bouleverser.
Le prestidigitateur va transformer le père autoritaire en poule. Le jeune réalisateur avait démontré un indéniable sens de l’absurde et de l’ironie dans un court-métrage au titre kilométrique : Les Conséquences de l’inauguration des toilettes publiques au kilomètre 375. Dix minutes féroces, décalées, drôles.
*Quatre cinéastes en quête d’audience
Du 6 au 17 juillet, Cannes redeviendra la capitale mondiale du cinéma après un silence d’une année pour cause de pandémie. Près de quatre-vingts films seront présentés sur quatre sélections, la Palme d’or demeurant le Moby Dick des cinéastes, cette baleine blanche dont l’obtention permet de toucher un public mondial. En 2019, Atlantique obtenait le grand prix du jury offrant à la cinéaste sénégalaise Mati Diop une reconnaissance internationale, facilitant la mise en œuvre de son prochain film. Les cinéastes africains seront au nombre de quatre. Ils viendront chercher gloire et honneurs, mais aussi rencontrer vendeurs internationaux, producteurs, distributeurs pour leurs futurs rêves. Cannes est un magnifique tremplin pour toucher le maximum de publics aux identités diverses.
(Le Point)
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