Ils n’ont plus toute leur tête

Ce n’est pas le moment pour la reddition des comptes. La pandémie de la Covid-19 menace de devenir un carnage, les vies humaines n’ont plus de prix. En outre, la Tunisie est confrontée à un autre défi majeur, celui du respect de ses engagements en termes de remboursement de ses dettes à ses créanciers. Pour les deux mois d’été, juillet et août 2021, l’ardoise se chiffre à deux milliards de dollars. Ce n’est donc nullement le moment de chercher à définir les responsabilités et à s’auto-flageller plus que cela. Les coupables  de la ruine financière de l’Etat et de l’hécatombe sanitaire sont connus de tous et le jour du jugement n’est pas encore arrivé. Il faut d’abord unir les forces pour sauver les gens qui meurent devant les hôpitaux et l’Etat qui menace de s’effondrer. Non, ce n’est nullement exagéré, parce que les têtes dirigeantes de ce pays sont ailleurs, dans les nuages, complètement déconnectées de ce qui rend la vie chaque jour plus difficile pour les Tunisiens, ceux qui sont restés et ne veulent pas ou ne peuvent pas émigrer, légalement ou illégalement.
Les trois présidents, que la meilleure Constitution du monde a placé à Carthage, au Bardo et à la Kasbah, ont été si absents, si négligents  vis-à-vis de leurs missions et devoirs envers la nation, qu’ils ont laissé grossir sous leur nez une pandémie mondiale parmi les plus ravageuses dans l’histoire de l’humanité. Alors que le monde entier est en pleine effervescence pour limiter les décès du Corona et trouver une sortie rapide de la pandémie, que des fonds colossaux sont placés par les puissances occidentales  dans la recherche scientifique pour trouver un vaccin ou des médicaments et que la communauté internationale se mobilise pour qu’aucun pays ne soit marginalisé dans cette guerre mondiale contre la Covid-19,  nos dirigeants se payent le luxe d’un combat de coq,  s’engluent dans un duel ridicule entre le président de la République et celui de l’ARP qui a trainé dans la boue l’ensemble de la classe politique, les médias et les secteurs vitaux de l’économie nationale. Tout le pays est mobilisé dans la dispute des chefs, les plateaux télé et radio ne travaillent qu’avec et pour ça : relayer les déclarations injurieuses et les accusations des uns et des autres et faire monter la tension jusqu’à faire exploser l’audimat. L’extase. Mais aussi un travail de sape des règles déontologiques et de celles de la liberté d’expression. Les politicards véreux en ont profité largement pour manipuler et soudoyer tout ce qui leur tombe sous la main : chroniqueurs, journalistes, animateurs …nul n’est infaillible.  Un écran de fumée dense qui a aveuglé l’opinion et caché nombre de scandales  politico-financiers et politico-juridiques, qui s’ils avaient été élucidés à temps par une justice indépendante, la Tunisie aurait été dans un bien meilleur état aujourd’hui, sur tous les plans.
Que faisaient les trois présidents quand la Covid-19 prenait petit-à-petit possession du territoire national et que les Tunisiens commençaient à mourir par centaines, tandis que d’autres pays similaires et proches de nous, tels que le Maroc, s’apprêtaient à dompter le virus en mettant en place leurs propres laboratoires de fabrication de vaccins ?  Le président Kaïs Saïed accusait ses compatriotes de vouloir le tuer et de monter des plans d’assassinat contre lui. Du jamais vu, ni entendu, d’autant que le chef des Armées avait tous les moyens constitutionnels et logistiques pour faire arrêter les comploteurs et tirer ces affaires au clair. Lui, au contraire, il s’est plié au diktat de ceux qui veulent l’écarter, l’éliminer, en ne faisant rien. Jusqu’à ce que les sondages lui révèlent l’amère réalité, à savoir que sa chute est enclenchée et qu’elle viendra de ses électeurs en colère. Ils meurent devant les hôpitaux par manque de lits de réanimation et de bonbonnes d’oxygène. Et il aura fallu que les citoyens crient leurs souffrances devant les caméras et que la porte-parole du ministère de la Santé, Nissaf Ben Alaya, alerte l’opinion nationale et internationale de l’effondrement du système de soins tunisien pour que Kaïs Saïed donne l’ordre à l’Armée de se charger de la vaccination des habitants des régions éloignées, non inscrits sur la plate-forme evax.
Si la propreté des mains plaide encore pour le président de la République coupable d’inexpérience politique, d’inertie diplomatique et d’inefficacité dans son travail, l’opportunisme et la mauvaise foi des deux autres présidents n’ont d’égal que leur incompétence et leurs crimes contre les Tunisiens. Le président de l’ARP n’a d’yeux et de tête que pour Abir Moussi, qui le harcèle et que le persécute. Il aura usé sans relâche de tous les moyens et de tous ses sbires pour la mettre hors d’état de nuire, jusqu’à donner au monde entier la preuve irréfutable (par l’image) de son hypocrisie quant à ses convictions démocratiques : sous sa présidence de l’ARP, une femme députée, en l’occurrence Abir Moussi, et qui plus est sa principale opposante se fait tabasser par deux députés proches de son bloc parlementaire et de son parti.  Mais encore, la gestion du Parlement par ses soins est à l’identique de celle du siège de son parti à Montplaisir ; autrement dit, une chasse gardée où il fait ce que bon lui semble et où les verrous sont de plus en plus nombreux et solides. Même les journalistes accrédités ne parlent pas de ses abus et de sa gestion de main de fer. Pourtant, il y a de la matière, selon les députés de l’opposition. Autre principale activité de Rached Ghannouchi : la mainmise sur le gouvernement. Hichem Mechichi lui doit d’être encore là à la Kasbah et se plie à ses exigences et à celles des partis alliés, Qalb Tounes et Al Karama.
Au moment où les malades de la Covid affluaient en nombre aux hôpitaux et que les alertes au manque d’oxygène étaient lancées de partout, Ghannouchi et Mechichi se réunissaient autour d’une table amicale et intime, au domicile du chef d’Ennahdha, pour tracer les contours du nouveau gouvernement « politique » qu’ils veulent mettre en place  avant la fin de l’été et se disputaient sur des détails qui n’intéressent pas les Tunisiens, comme celui du remplacement de l’actuel chef de cabinet de Mechichi, Moez M’kaddem, un proche parent de Hassouna Nasfi, président du bloc la Réforme et membre du coussin politique de Mechichi, par Ridha Belhaj, un revenant, l’ancien chef de cabinet présidentiel de BCE qu’il a quitté au bout de quelques mois et un des avocats du comité de défense de Nabil Karoui.  Ghannouchi veut aussi en finir avec l’affaire des indemnisations de ses disciples « victimes de la dictature de Bourguiba et de Ben Ali » (Paix à leur âme), qui lui donne des migraines. Ils ont trop longtemps attendu et lui, il veut l’argent en entier, dix millions de dinars (la part du gouvernement tunisien) sur une enveloppe globale de  3000 MD (des dons étrangers ?), et vite, avant le 25 juillet, pour que la fête nationale de la République soit totale. Trois mille milliards de nos millimes !!! Visiblement, Ghannouchi n’a pas que la tête ailleurs. Il est entièrement sur un nuage.
Hichem Mechichi n’a certes pas la vie facile. Entre le fer de Kaïs Saïed et l’enclume de son protecteur Ghannouchi, il doit mal respirer, comme les Tunisiens à qui il n’est pas capable de procurer de l’oxygène.  C’est peut-être pour cela qu’il évite de répondre à l’invitation du bloc démocratique qui lui a demandé de se prêter à une séance questions/réponses à l’ARP. D’ailleurs, que sait-on du travail urgent qui doit être préparé au niveau du dossier à présenter au FMI ? Rien. Tout se fait en catimini. Même les dirigeants d’Ennahdha, un peu fâchés contre lui à cause de son chef de cabinet qui s’adjuge l’exclusivité de nommer les gouverneurs, les délégués et les directeurs généraux,  lui reprochent de ne pas les informer. Pour lui mettre la pression, pas plus.
Mechichi ne pourra rien réaliser sans l’aval de son soutien politique, mais ce dernier est changeant, il ne sera pas toujours confortable, ce sera selon son degré de soumission aux faiseurs de rois.
Mechichi ne veut pas écouter les « conseils » de ceux qui lui ont suggéré de remettre sa démission à celui qui l’a désigné, le président de la République. Sa démission ferait revenir l’initiative de nommer un nouveau chef de gouvernement à Kaïs Saïed, ce qu’Ennahdha et ses alliés veulent éviter à tout prix. Mechichi compte peut-être jouer cette carte pour rester à la Kasbah. Pas si sûr. Car, dehors, la Covid fait des ravages et les Tunisiens le tiennent pour responsable de ce carnage avec les deux autres présidents. Ces trois têtes sont déjà mises à prix pour 2024

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