C’est plutôt le ministère de l’Intérieur qui s’est dénudé !

 La scène ahurissante semblait surgir des années les plus noires de la dictature : un mineur agressé et humilié en pleine rue sous les regards de tout un chacun. Pourtant, c’est bien en Tunisie que cela se passait, non pas au fin fond du pays profond ou à l’abri des regards, mais à Tunis même, en sa capitale et sous tous les regards, avec même une voix narquoise encourageant à le faire les personnes qui ont eu le courage de filmer par leur téléphone portable le terrible incident.
Aussitôt les films sur le réseau social, on y voit un enfant à terre, frappé et dénudé par des agents en civil, et même en tenue pour l’un d’eux, avant d’être entraîné dans le plus simple appareil vers une fourgonnette de police qui n’était même pas banalisée. Or, au lieu de dénoncer cet horrible acte, qu’a dit le ministère de l’Intérieur aussitôt que la protestation a pris la forme d’un populaire haut-le-cœur difficile à ignorer ?

Affront au peuple et à ses autorités
L’institution policière, ou du moins certains éléments en son sein, a commencé par ne point exprimer sa sympathie pour celui qui, au pis, ne serait qu’un gavroche de nos rues, et qu’on a méticuleusement martyrisé. Pourtant, elle se devait d’attester, rien de moins, qu’un impératif catégorique du dégoût d’actes — qu’on espère isolés — d’une police se devant d’être au service du citoyen. Or, dans son tout premier communique, elle ne condamne point, ni de la façon la plus véhémente, la résilience chez certains dans ses rangs de la mentalité et des pratiques honnies d’un régime qu’on prétend aboli. Mais comment pourrait-il l’être si son arsenal répressif et ses lois scélérates sont toujours en vigueur ? N’ont-ils pas été aussitôt utilisés dans ledit communiqué par une institution policière prompte à se dédouaner de ce qui constituait manifestement un crime que tout honnête citoyen se devait de dénoncer ?
Que dit donc le ministère de l’Intérieur dans son premier communiqué relatant l’affaire ? Tenez-vous bien, il ne s’agit pas d’un fake ! Déjà, aucune référence à l’émoi et à l’indignation légitimes suscités en Tunisie et dans le monde. Il évoque même des détails contraires à ce que les témoins ont vu et les caméras ont enregistré, confirmant l’abus de pouvoir par certains policiers qui n’étaient même pas tous en civil. Ainsi, sans vergogne, évoquant la victime dont elle lui retire déjà une telle qualité, il affirme que ce serait le gosse qui, avisant la patrouille sécuritaire « a enlevé ses vêtements dans l’espace public pour provoquer les sécuritaires ».Et ne le voilà-t-il passant de victime en délinquant,« placé en garde à vue pour atteinte aux mœurs» !
Ce comportement stupéfiant est loin d’être anodin, car ce département est quand même dirigé, même si ce n’est que par intérim, par le chef du gouvernement lui-même ! Certes, le ministère a fait volte-face par la suite, changeant radicalement d’argumentaire dans un second communiqué. Et le ministre par intérim en est arrivé à dénoncer et à condamner de tels actes, suspendant les agents impliqués. Mais le mal était déjà fait. Surtout qu’il s’agissait d’une nouvelle bavure venant  sur fond de protestation des jeunes contre une autre bavure manifestement, ayant fait récemment un mort au sein même d’un poste de police du coin. Et combien de morts il y a eu déjà en Tunisie du fait d’agissements semblables de pareils agents qui doivent, certes, être minoritaires au ministère de l’Intérieur, mais qui ne mettent pas moins à nu sa réalité d’avoir en ses rangs des personnes indignes de la tenue républicaine qu’ils portent?
Pareilles bavures, dont certaines donc avec mort d’homme, ne sont pas nouvelles, datant d’avant l’arrivée de Mechichi à la tête du ministère et du gouvernement. C’est qu’on ne compte plus les victimes d’une frange de la police qui se croit tout encore permis, comme du temps de la dictature, et qui a des raisons de le faire puisque les brebis galeuses en son sein sont rarement punies, se sentant alors protégées ou même encouragées.
Ce qui fait du tort aussi et en premier à une police qui est, assurément, innocente dans son ensemble, de tels comportements condamnables. Toutefois, que peuvent y faire les justes quand on a affaire à un système toujours en place et de plus en plus mafieux, bétonné même ?Le pays n’est-il pas encore régi par le système juridique de la dictature qui ne tenait que grâce à lui et à la mentalité d’impunité et d’abus qu’il a générée ?Ce qui permet aux injustes agents des différentes administrations du pays d’occulter ce qu’il peut y avoir de bon, de bien et même de parfait comme commis de l’État, au vrai service du peuple, dont notamment ceux en charge du secteur ô combien sensible de la sécurité.
Aussi, ce n’est pas que la victime qu’on a récemment mise à nu, ou qui se serait dénudée comme l’affirmait le ministère de l’Intérieur au départ, mais bien le département en charge de la sécurité publique qui s’est mis à nu. C’est bien le ministère de l’Intérieur qui s’est dénudé des valeurs fondant la Tunisie post-dictature ! Or, il se doit d’abord de veiller à entretenir une confiance mutuelle entre les agents de l’ordre et le peuple, surtout les plus démunis des citoyens, à commencer par les mineurs qui ont le plus besoin de l’exemple que devrait leur donner les adultes, particulièrement les sécuritaires.

Tous coupables !
Toutefois, au-delà du ministère de l’Intérieur et de ses agents, la responsabilité de telles bavures à répétition est à reprocher à tous les dirigeants du pays, ceux du moins qui semblent se délecter de la fameuse expression “responsables mais nullement coupables“, qui ne saurait se résoudre qu’en une reconnaissance, implicite ou explicite, d’irresponsabilité nécessitant questionnement et rendu de comptes.
Aussi, notamment dans un régime se voulant à forte marque parlementaire, plus qu’aux têtes du pouvoir en place, surtout exécutif, c’est au niveau du parlement que le problème se pose. Que les députés auditionnent donc, et sanctionnent s’ils estiment suffisantes les preuves de manquement à leurs devoirs, les responsables du département de l’Intérieur, y compris le chef du gouvernement, Mechichi, qui assume — ne serait-ce que moralement — la responsabilité de cette honte supplémentaire dont le pauvre peuple martyrisé vient de subir le nouvel affront. Mais il n’est nullement le seul à l’être, n’étant qu’un rouage d’un système tout entier grippé. Car si des agents du ministère de l’Intérieur ont osé faire ce qu’ils ont fait, d’autres se livrent aussi à de pareilles bassesses tout aussi graves, l’environnement politicien et législatif les y  encourageant. Or, la Tunisie n’est pas encore l’État de droit dont on rêve, la loi qui y est en vigueur n’y étant encore ni respectée ni respectable.
Comme le chef du gouvernement, assurant l’intérim du ministère en cause, a fini par reconnaître et dénoncer les bavures inacceptables du département dont il a la charge, les autres responsables du pays, ses députés notamment, y compris ceux de la ceinture politique de son gouvernement, doivent faire pareillement et aller même au cœur du problème qui est l’arsenal juridique répressif, cause et effet de bavures de plus en plus choquantes quand elles ne sont pas mortelles.
De fait, par leur silence ou leur atermoiement, les politiques, particulièrement les représentants du peuple, trahissent sa confiance. Avec la multiplication des agressions gratuites dont sont victimes leurs électeurs et leurs enfants, une telle confiance est réduite à néant. Qu’ils sauvent donc leur honneur et celui de la Tunisie en sanctionnant de tels affronts faits à ce peuple qu’on veut digne et qui n’en peut plus de supporter frasques et affronts de ses responsables, même s’il continue à les subir encore stoïquement ; mais jusqu’à quand ?
On parle d’une motion de censure contre le gouvernement circulant au parlement ; elle serait bienvenue, la situation actuelle d’inertie ne devant durer. Mais si les députés doivent censurer un gouvernement au prétexte qu’il trahirait leur confiance, aggravant le manque de celle qu’ils sont censés avoir auprès du peuple, ils doivent aussi, dans la foulée ou même avant, faire preuve de réel courage et de justice en se décidant enfin à faire leur boulot de législateur et abolir les lois scélérates du protectorat et de la dictature qui sont la réelle source de tels abus.
Au-delà de renouvellement ou de retrait de confiance au présent gouvernement ayant déjà une bien triste figure du fait des rivalités partisanes, que nos députés prennent de la hauteur par rapport aux querelles politiciennes et décident de servir véritablement le pays et son État de droit ! Qu’ils entament sans plus tarder, en urgence absolue, toutes affaires cessantes, la réforme tant attendue et toujours repoussée du Code pénal colonial en vigueur à ce jour, en violation de la Constitution, de la morale et de la dignité du peuple !

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