Que faire après Washington ?

Que faire ? Une grande question que les partis politiques, les organisations sociales et la société civile n’ont cessé de se poser lors des grandes crises et lorsque les défis sont à leur apogée. Beaucoup pensent que la paternité de cette question revient au titre du livre publié par le dirigeant communiste Vladimir Lénine en 1902 sur la situation politique de la Russie sous le règne du tsar Nicolas II. Mais, peu de personnes savent que le premier qui a utilisé ce titre est le romancier russe du XIXe siècle, Nicolaï Tchernychevski, qui l’a donné à l’un de ses romans publié en 1863, titre repris par Lénine pour son essai exprimant ainsi son admiration pour ce romancier révolutionnaire.
Mais, depuis cet épisode, cette question va prendre de l’importance dans les débats politiques, économiques et sociaux, particulièrement au cours des périodes de crise et lorsque les vents contraires vont souffler avec force.
Nous empruntons cette question dans ce contexte marqué par la crise financière aiguë que notre pays traverse depuis des mois et qui pourrait entraîner l’effondrement de nos finances publiques et nous mettre sur la voie du scénario libanais. Cette question vient également au lendemain de la visite effectuée par une délégation de haut niveau conduite par le ministre de l’Economie et des finances, et le Gouverneur de la Banque centrale à Washington où ils ont rencontré des responsables du FMI, de la banque mondiale et certains responsables de l’administration américaine.
Les premières déclarations, du côté des institutions internationales comme du côté tunisien, après ces rencontres, si elles ont exprimé de la satisfaction suite au démarrage des négociations, n’ont pas apporté du nouveau du point de vue financier comme nous l’avons souligné à plusieurs reprises. Nous avons expliqué que les négociations internationales avec les institutions de Bretton Woods sont longues et complexes, et exigent de la persévérance et du courage.
Après cette visite, la crise financière reste entière et la question « Que faire ? » reste d’actualité. Que devrions-nous faire pour éviter le scénario libanais si l’appui international tardait à venir ? Quelles sont les étapes à franchir et les mesures à mettre en place pour défendre l’Etat et sa crédibilité au cours des prochaines semaines ?
Nous suggérons dans cette note une série de propositions qui pourraient constituer une feuille de route et un programme de sauvetage de nos finances publiques, mais aussi plus globalement une sortie de crise. La priorité des institutions de l’Etat est d’éviter, quoi qu’il en coûte pour reprendre les termes du Président français Emmanuel Macron, un défaut de paiement et de nous diriger vers le scénario libanais.

Garantir les équilibres des finances publiques
Les finances publiques sont sous une forte pression depuis le début de cette année. L’objectif essentiel des institutions économiques et financières est de garantir et de sauvegarder les grands équilibres des finances publiques. Il s’agit d’une tâche difficile et complexe tant les besoins sont importants. La difficulté de cette tâche trouve également son origine dans les délais que prendront les négociations avec le FMI, qui vont conditionner son appui financier mais également celui des autres institutions internationales. Cet appui facilitera aussi notre sortie sur les marchés internationaux à des coûts moins élevés.
Il est nécessaire aujourd’hui de constituer une équipe technique entre les responsables du ministère des Finances et ceux de la Banque centrale sous la direction des plus hauts responsables de l’Etat pour établir un plan de trésorerie des finances publiques et garantir les grands équilibres jusqu’à la fin de l’année. Ce plan de gestion doit étudier et mettre en œuvre toutes les possibilités afin d’éviter un défaut de paiement avec notamment le recours au marché interne, à la Banque centrale et la poursuite des négociations internationales bilatérales et multilatérales.

Le lancement du dialogue national
Parallèlement au sauvetage des finances publiques, il devient urgent de lancer le dialogue national qui doit s’attaquer aux crises politiques, économiques et sociales. Particulièrement dans le domaine économique, ce dialogue permettra de définir les grandes lignes du nouveau modèle de développement à mettre en place dans notre pays pour remplacer celui en crise et hérité des années 1970.
On ne le rappellera jamais assez que la crise économique de notre pays se situe au croisement de trois grandes crises : la crise structurelle qui est au cœur de notre modèle de développement mis en place au début des années 1970 et qui exige depuis le tournant du siècle, la définition d’un nouveau modèle de développement, la crise des grands équilibres macroéconomiques qui s’est développée après la Révolution et beaucoup aggravée au cours des dernières années, et enfin la crise liée à l’impact économique et financier dû à la pandémie de la Covid-19 et qui a été à l’origine de la plus grande récession dans l’histoire moderne de notre pays.
L’ampleur de ces défis économiques exige la définition d’une nouvelle vision et d’un nouveau projet économique que seul un dialogue national ouvert et pluriel pourrait nous aider à construire et à mettre en place.

Un plan de relance économique
La priorité de la stabilisation macroéconomique ne doit pas nous faire perdre de vue l’importance de la relance économique et surtout la nécessité de donner à la croissance et à l’investissement un nouveau départ. Les études historiques, ainsi que la théorie économique, ne cessent de mettre l’accent sur le fait qu’une stabilisation durable ne peut se faire que dans le cadre d’une croissance forte.
Il est important aujourd’hui de mettre en place ce plan de relance économique, notamment en venant en aide aux entreprises frappées de plein fouet par la pandémie de la Covid-19 et ses effets économiques. Il est aussi urgent de relancer les investissements privés et publics et d’opérer les changements nécessaires dans l’environnement économique, notamment dans les règles, afin de favoriser une reprise forte et durable.

 La poursuite des négociations internationales
Même si elles seront longues, difficiles et complexes, il ne faut pas perdre patience et il est important de poursuivre les négociations avec les institutions internationales, particulièrement avec le FMI afin de parvenir à un accord qui réduirait les pressions sur nos finances publiques.
A ce niveau, nos efforts internes en matière de stabilisation économique et financière sont essentiels dans la mesure où ils réduisent les pressions pour aboutir à un accord coûte que coûte en acceptant des conditionnalités que les gouvernements ne seront pas en mesure de mettre en place comme c’était le cas par le passé.
Mais, le succès de ces négociations exige trois conditions essentielles. La première est celle de la préparation technique qui demande la mobilisation des meilleurs experts afin de préparer des dossiers solides. La seconde est politique avec notamment le soutien large accordé par les partis politiques et les organisations sociales. La troisième est d’ordre diplomatique et nécessite des soutiens des grands pays membres de ces institutions.

L’accélération des réformes économiques
La cadence lente des réformes économiques a été au centre des difficultés que nous n’avons cessé de rencontrer avec les organisations internationales. Plusieurs raisons expliquent cette lenteur et beaucoup d’entre elles ont été analysées par les théories de l’économie politique des réformes, notamment la résistance des perdants des réformes et la mobilisation insuffisante des bénéficiaires.
Mais, on peut également évoquer d’autres raisons qui expliquent ces retards, notamment l’adhésion de nos gouvernements à des visions orthodoxes des réformes qui ont été difficiles à mettre en place compte tenu de leurs coûts sociaux. De ce point de vue, il est nécessaire de rompre avec ces visions et d’essayer de construire de nouvelles conceptions plus pragmatiques et réalistes qui ouvrent vers un changement économique.

Le changement du récit sur l’endettement
Le récit national sur la question de l’endettement a toujours été marqué depuis l’indépendance par le respect de nos engagements et notre refus d’accuser tout retard en matière de règlement de la dette. Ce consensus national sur la dette trouve son origine dans notre histoire économique et politique et remonte à notre défaut de paiement dans la seconde moitié du XIXe siècle qui a été à l’origine de la mise en place de la Commission financière et l’arrivée de la colonisation en 1881.
Cet antécédent a marqué notre mémoire collective et a constitué le socle d’un large consensus national sur la question de la dette.
Or, nous devons aujourd’hui changer de récit. Nous devons sensibiliser nos partenaires sur la gravité de la dette et le contexte politique et économique particulier que nous traversons et qui doit amener la communauté internationale à exprimer sa solidarité à travers une réduction de son poids. Mais, cette démarche doit se faire en coordination avec la communauté internationale et avec son appui.
Notre pays traverse aujourd’hui la plus grave crise de son histoire qui se manifeste à travers des difficultés aiguës de nos finances publiques qui peuvent nous conduire au défaut de paiement et nous mettre sur la voie du scénario libanais. Cette crise exige une forte mobilisation afin de faire face à ce scénario. Les autorités ont cherché à mobiliser la communauté internationale à travers la relance des négociations internationales avec le FMI.
Certes, ces négociations sont importantes, mais elles seront lentes et difficiles. Le sauvetage de l’économie exige plus que jamais la mise en place d’un grand programme de stabilisation, mais également de relance de la croissance et de l’investissement.

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