Think tanks, une «nébuleuse» fourre-tout?

En Tunisie, et depuis la Révolte du Jasmin en 2011, les think tanks ont proliféré et ont essaimé à volonté. Au Bardo, un think tank américain (NDI) finance depuis 2012, les travaux parlementaires, à Carthage, Beith El Hekma vole au secours du gouvernement Méchichi pour plébisciter de vagues «intentions» de réformes économiques…et sur les plateaux des radios et télévisions défilent sans cesse des experts parachutés ex-nihilo par ces «réservoirs à idées» pour façonner l’opinion publique et matraquer des doxas.
Faut-il s’inquiéter ou s’en réjouir? Des enjeux, des complicités et des inconnues! L’envers du décor…

Motivation et modèle d’affaires
Historiquement, ces «réservoirs à d’idées» ont vu le jour aux États-Unis dès le 19e siècle pour influencer, par de nouvelles idées, le cycle des politiques publiques (émergence, conception, adoption, évaluation, etc.). Ces think tanks de facto anti-mainstreaming des choix publics (policy process & policy design) prennent appui sur les médias de masse. Pour réussir et avoir de l’impact, les think tanks américains produisent des articles scientifiques et rapports riches en données, impliquant la crédibilité des comités scientifiques, des chercheurs formés pour la recherche et bien outillés pour tenir tête aux vents contraires… Depuis, le modèle américain des think tanks, s’est répandu comme tâche d’huile, partout de par le monde.
Les think tanks à l’américaine sont aux antipodes des sociétés savantes conventionnelles: ces dernières sont créées, intra-muros dans les milieux universitaires pour produire et disséminer les nouvelles connaissances, avec des garanties assurées par les pairs de façon codifiée et structurée par les universités, par les laboratoires de recherche, par les revues scientifiques, par les organismes de financements de la recherche au mérite…et bien d’autres garde-fous!
Les effectifs des think tanks sont passés d’une dizaine en 2010 à une centaine aujourd’hui, où cohabitent des think tanks tuniso-tunisiens et avec d’autres satellites aux think tanks opérant dans des pays riches (OCDE, pays du Golfe, etc.). Une vingtaine de think tanks opérant aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Italie, au Qatar, aux Émirats, en Turquie…ont leurs antennes et des activités formelles agissantes en Tunisie. Plusieurs ambassades financent de façon récurrente des think tanks liés à la coopération technique, selon des critères et intérêts stratégiques fixés par leurs pays et leurs payeurs de taxes.
Pour 2020, le Global Go-to think tanks (Pennsylvania University, USA) reconnait l’existence de seulement 24 think tanks tuniso-tunisiens, bien structurés, sur un total de 1294 Think tanks issus des pays de la région MENA (Meadle East & North Africa). Dans leur classement au mérite des think tanks de la région MENA, seulement 4 think tanks tunisiens apparaissent dans la liste des plus méritants (top 200, sur les 1294), contre 12 pour le Maroc.

Une fourmilière fourre-tout !
En Tunisie d’aujourd’hui, c’est le souk à la criée : il y a des think tanks pour tous les goûts. Certains sont d’obédiences religieuses radicalisées (Oulamaas el Islam, etc.), d’autres sont créés ex nihilo (ou contrôlés) par des partis politiques, par des syndicats, d’autres liés à des organisations bancaires, voire même cooptés par des lobbies et des groupes de pression dont les ramifications sont extra-muros et peu connues pour le citoyen lambda.
Les grandes écoles françaises ont leur think tank clientéliste dédié, tout comme certains hauts gradés de l’armée à la retraite, certains ex-ministres, certains groupes de médias tunisiens. Et la liste est bien longue! Un territoire miné et convoité par des non-scientifiques et des amateurs intéressés par le pouvoir.
En dépit de leur grande visibilité médiatique, les think tanks de la Tunisie ne brillent pas par leur transparence. Et le flou est total sur les modes de financement et sur les modus operandi avec les cercles du pouvoir. Ici, la quasi-totalité de ces think tanks ne publient pas publiquement leurs rapports d’activités annuelles, n’ont pas de Conseils d’administration élu et connu, n’ont pas de Comité scientifique…pas d’adresses fixes et surtout pas de rapports financiers certifiés et accessibles au grand public.
Leur traçabilité se limite à leur sortie sur les plateaux de radio et Tv, à des comptes Facebook très changeants et à des apparitions éphémères par des webinaires invitant des «experts» favorables pour plaider des causes et doxas voulant influencer le gouvernement et l’opinion publique.

Antichambre du pouvoir avec des portes tournantes
Beaucoup de Think tanks tunisiens ajoutent injustement des activités lucratives (commerce, consultation et services de représentation) à des activités non lucratives et très politisées. Ils cumulent des financements publics, des financements internationaux et des financements privés. Leur marge de manœuvre budgétaire est immense, ouvrant la porte à qui veut devenir ou s’improviser think tank. Il suffit d’être resauté, être capable d’organiser un webinaire, une conférence dans un hôtel prestigieux, avoir des amis dans les radios et télévisions privées pour se présenter comme expert d’un think tank et en tirer les dividendes économiques et politiques liées. Et ici, les médias ne sont pas toujours naïfs. Un grand nombre est complice et engagé dans la manœuvre.
L’État tunisien n’a pas encore réglementé le secteur des think tanks, et pas pour rien.
Au moins deux douzaines d’ex-ministres ayant gouverné la Tunisie occupent des postes clefs dans des Think tanks opérant aujourd’hui en Tunisie. Les ex-ministres constituent des candidats très recherchés par les think tanks, notamment pour leur fine connaissance des arcanes de l’administration publique, pour leur familiarité avec les couloirs du pouvoir, ses députés, ses élus municipaux, ses conseillers, ses médias, ses banquiers, etc.
Ici, le carnet d’adresses compte bien plus que les compétences en matière de recherche scientifique et les vocations axées sur la collecte et l’analyse des données.
Le laisser faire étatique pour les think tanks est expliqué par cette porte tournante entre État et think tanks.
Plaque tectonique et porte tournante bien huilée qui permet aux «élites» de se déplacer facilement entre l’État et les think tanks, entre antichambre et gouvernance officielle. Pour preuve, l’État recrute un grand nombre de ses conseillers et ministres chez les think tanks et en contrepartie, les think tanks récupèrent et prennent soin de qui sont limogés pour incompétence, pour conflit d’intérêt et/ou faute grave. Un parachute doré qui ne dit pas son nom!
Sauf très rare exception, ces anciens ministres très politisés, agissants à la tête de ces think tanks tunisiens n’ont jamais publié un seul article scientifique, aucun rapport scientifique, aucun livre évalué par les pairs, ou cité comme référence avec un facteur d’impact scientifique.

Le savoir dévoyé, les connaissances instrumentalisées
«Le pouvoir se gagne par les idées…» prévenait Antonio Gramsci, un politicien italien du début du XXe siècle.
La Tunisie post-2011 a bien compris Gramsci, et le foisonnement actuel des think tanks en est la preuve. Avec le risque de dévoyer et de pervertir les processus.
Premier pervers : une sélection adverse qui pénalise les think tanks méritants et gratifie les plus «rapaces» et «négationnistes» des mérites de la science et de l’innovation dans les politiques économiques en Tunisie.
En matière d’économie et de gouvernance des politiques publiques, cette prolifération a fait de nombreux dégâts, par le «dressage» de l’opinion publique, par un matraquage médiatique nocif pour les réformes des politiques fiscales, monétaires, économiques et budgétaires.
C’est un autre paradoxe de la Tunisie post-2011 : au lieu de changer et prôner l’innovation, des politiques publiques, des think tanks tuniso-tunisiens favorisent mordicus le statuquo coûte que coûte.

Structurer la filière et lui rendre ses lettres de noblesse
Rien qu’à écouter (faute de lire) les porte-étendards de certains de ces think tanks à vocation économique, on ne peut s’empêcher de se demander comment ces «réservoirs à idées» ont obtenu leurs autorisations et comment se sont-ils imposés dans les médias, pour des heures de grandes écoutes pour prôner des explications et prêcher des recommandations qui vont souvent à l’encontre du bon sens et drastiquement contre les ambitions collectives en matière de prospérité et de bien-être collectif.
Les médias, certains complices et d’autres naïfs, diffusent des constats et des recommandations tenues par des think tanks qui n’ont jamais publié au sujet des politiques économiques, budgétaires, monétaires… et par des pseudo-experts qui n’ont pas le minimum requis en matière de formation en recherche scientifique, de diplomation et de reconnaissances requises pour s’afficher comme «experts» dans ces domaines déjà très complexes et qui posent de gros problèmes pour l’économie tunisienne d’aujourd’hui.
Pour plaider de nouvelles connaissances et pour brasser des idées et savoirs utiles à la prise de décision économique, la collectivité tunisienne doit structurer les conditions d’émergence et de succès des think tanks. Or, cette mission n’est pas assumée et les différents partis ayant gouverné la Tunisie post-2011 ont laissé faire, souvent pour éviter de froisser les think tanks qui leur sont favorables… pour ne pas dire leur progéniture et portant leur ADN politico-économique.
Et c’est cela qui fait que de nombreux think tanks traitant de l’économie ne comptent dans leur rang aucun économiste patenté, ayant une formation reconnue en recherche économique et ayant publié sur les enjeux économiques (théories, instruments, évaluation économétrique, etc.). Et ici, la crédibilité laisse la place à la spéculation voire même à l’ineptie.
Et c’est bien là une des raisons qui fait que les divers gouvernements post-2011 n’ont pas eu les appuis nécessaires de la part des think tanks, notamment en matière de conception et de mise en œuvre des réformes économiques.
La nature n’aime pas le vide! Et le vide comblé par les think tanks à vocation économique et celui-là même qui est laissé par les universitaires (économistes, gestionnaires et spécialistes du management public), qui pour des raisons diverses se cantonnent dans leurs universités et logiques d’évaluation par les pairs. Il faut dire qu’en Tunisie, l’avancement dans les carrières universitaires est encore tributaire d’une certaine neutralité, une certaine allégeance au pouvoir qui cultive l’indifférence et la méfiance de la «chose politique».
Pour sortir la Tunisie de sa crise économique et pour renforcer sa gouvernance, l’État doit promouvoir les think tanks, comme de véritables laboratoires à idées et comme un sérieux écosystème d’innovation et un catalyseur de réflexions utiles pour l’avancement des connaissances et pour plus d’efficacité et de la valeur ajoutée aux politiques publiques.
Mais et en même temps, il faut agir pour structurer le secteur et le doter d’un cadre réglementaire assorti d’un code d’éthique, permettant d’éloigner les plus curieux et les plus amateurs qui profitent de ces tribunes pour «faire des affaires», pour occuper des postes au gouvernement et plaider les intérêts de leurs bailleurs de fonds.

*Universitaire au Canada

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