L’heure de vérité

Kaïs Saïed est-il un président fou, illuminé ou un homme-providence venu au bon moment pour sortir la Tunisie du pétrin des Ikhwans ? La question est sérieusement posée. Que les islamistes ne se fassent pas trop d’illusions car la seconde thèse est largement soutenue et partagée et même leur proximité avec des forces étrangères n’y changera rien. Le vent du printemps arabe a tourné et les dossiers top-secret commencent à fuiter et à sortir au grand jour dans les médias et dans les réseaux sociaux. Qui a fourni au journaliste d’Al Anwar les documents sur la prétendue fortune de Rached Ghannouchi ? Pourquoi et pourquoi maintenant ? La pratique est connue, des articles et des vidéos ont circulé désignant des sources étrangères dignes de foi.
Malgré les appréhensions et la quasi-unanimité sur la complexité de la personnalité du président, Kaïs Saïed est en Tunisie de très loin plus populaire que Rached Ghannouchi, parce que l’homme de droit, intègre, représente le seul espoir de rétablir un Etat assaini de la pègre et une justice équitable.  Les islamistes ont raté cela. Leur époque a vu s’amplifier le terrorisme, les mafias, le clientélisme. Les Tunisiens en sont témoins, ils le vivent. C’est ce qui nourrit la notoriété de Kaïs Saïed contrairement à celle de toutes les personnalités nationales, de gauche, de droite ou souverainistes, qui ont pactisé avec les islamistes et qui assument aujourd’hui, avec eux, le bilan catastrophique de dix ans de consensus politiques ayant au final servi leurs intérêts aux dépens de leurs compatriotes.
L’allocution du président Kaïs Saïed prononcée à l’occasion de la fête des forces de sécurité intérieure (18 avril courant) au palais de Carthage en présence des plus hauts gradés de l’Armée, de la Garde nationale, de la Police, de la Douane et de la Protection civile ainsi que du président de l’ARP et du Chef du gouvernement a sonné le glas. En se présentant comme le chef des forces armées militaires et civiles, il a mis une nouvelle pièce dans la machine à crises du pays. C’est grave et dangereux. Mais il semble que pour le président de la République, l’heure de vérité est arrivée. Et pour cause. Il  n’a eu de cesse de faire allusion aux affaires judiciaires qui sont bloquées dans les tiroirs des tribunaux parce qu’elles touchent des députés, des proches de dirigeants politiques ou des hommes d’affaires influents. Mais toujours sans en dévoiler quoi que ce soit. Ses opposants ont tout fait pour le décrédibiliser en le sommant de présenter les dossiers, s’il en a, à la justice. Or des dossiers sont déjà entre les mains de la justice mais les pressions venant de lobbys puissants empêchent les juges de faire leur travail. Selon des sources informées, le blocage commencerait à l’ARP pour ce qui concerne les députés. Le constitutionnaliste Rabah Khraïfi évoque le chiffre de 54 demandes de levée d’immunité depuis 2015. Mohamed Ennaceur et Rached Ghannouchi, présidents successifs de l’ARP, ont démenti avoir reçu ces demandes de la justice. Les députés, quant à eux, refusent la levée de leur immunité.  Kaïs Saïed n’a donc pas tort sur toute la ligne, c’est le risque qu’il embrase le pays qui donne des inquiétudes.
Tous ceux qui s’intéressent de près ou même de loin à la vie publique ont saisi l’ampleur de l’allocution du président Saïed, les messages qu’elle porte et ce que compte ou souhaiterait faire le chef de l’Etat pour assainir la vie politique, le Parlement et tous les rouages de l’Etat.  Kaïs Saïed ne cache plus son jeu et surtout son refus d’avoir des prérogatives limitées. Pour le faire comprendre et pour se faire entendre, il a choisi la manière frontale tout en prenant à témoin l’ensemble du peuple tunisien et a donné ce qu’il sait le mieux faire, une leçon en droit constitutionnel. « L’assistant », comme aiment à le dénigrer ses détracteurs, a visiblement pris tout son temps pour examiner en profondeur chaque article de la Constitution de 2014 et en débusquer les failles et les trous, pour procéder à des comparaisons avec celle de 1959 et étudier au moindre détail jusqu’où peuvent aller ses prérogatives de président de la République dans un système de gouvernance hybride semi-parlementaire.
Le résultat est déconcertant. En se posant comme l’unique interprète de la Constitution, Kaïs Saïed se trouve des prérogatives de super président à partir de sa lecture profonde des articles de la Loi fondamentale : « Le président de la République est le chef suprême des armées et des forces porteuses d’armes tous corps confondus », ce qui implique que, dit-il, « ces forces dépendent directement du président de la République, y compris leurs nominations ». Certains ont donné raison à cette lecture pointilleuse de la Constitution, d’autres l’ont traité de « fou », de « mégalo ». Dans tous les cas, Béji Caïd Essebsi, de son vivant, n’a pas eu cette audace, ni peut-être le courage, il a choisi une autre voie, celle du consensus, mais à la fin de son mandat, il avait compris qu’il s’était trompé. Celle-ci a échoué à réconcilier les fronts politiques, le passé et le présent et à donner un nouveau départ économique et social à la Tunisie. La guerre des blocs qui a miné l’ARP depuis les élections de 2019 et l’a transformée en une arène de pugilat en est le prolongement.
Kaïs Saïed, accusé lui aussi de bloquer le gouvernement, veut aller droit au but, il ne s’y connaît pas en politique politicienne, mais ce 18  avril, il a joué avec le feu.  Il a fait comprendre à ses adversaires que s’il faut recourir à la force pour rompre le bras de fer entre lui, le président de l’ARP et son homme de main Hichem Mechichi, ce sera fait, mais c’est lui seul qui, en vertu de la Constitution, a le droit de donner les ordres à la force légale. Ses flèches sont adressées au ministre de l’Intérieur par intérim et au président du Parlement accusé de diriger un dispositif sécuritaire secret et d’avoir à ses ordres des éléments des forces sécuritaires.
Kaïs Saïed a dès lors tracé de nouvelles lignes de départ pour une autre étape censée être celle de la reddition des comptes avant tout dialogue national. Désormais, c’est lui, Kaïs Saïed, qui contrôlera les règles du jeu, sinon ce sont les personnalités influentes, attendues par les juges d’instruction pour être entendues sur des chefs d’accusation en relation avec le terrorisme, la corruption, l’escroquerie, qui tireront les ficelles. Dans cette initiative dangereuse qui peut engager le pays dans une spirale de violence, Kaïs Saïed n’est pas seul. Les nombreux messages d’encouragement d’aller de l’avant sont visibles sur les réseaux sociaux et les médias. Mais le président Saïed est-il certain de gagner la bataille ? Ses adversaires l’accusent d’avoir reçu des recommandations du président égyptien Al-Sissi lors de sa visite au Caire et de vouloir reproduire le scénario égyptien contre les Ikhwans. C’est trop dire. En Tunisie, une autre solution, meilleure pour toutes les parties, demeure possible : les fauteurs démissionnent ou renoncent à leur immunité et vont se livrer à la justice ; les Ikhwans tournent radicalement la page d’El Qaradhaoui et redeviennent Tunisiens  et des élections législatives anticipées sont convoquées après révision du système de gouvernance et de la loi électorale en vue d’instaurer des critères d’éligibilité plus stricts et une gouvernance plus souple.

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