Les groupes de pression sous emprise

D’une semaine à l’autre, les polémiques dans les cercles du pouvoir se succèdent à un rythme effréné et sans répit. L’actualité nationale n’a plus d’yeux ni d’oreilles que pour les déboires des nouveaux dirigeants politiques, leurs fortunes, leurs prétendus coups d’Etat, leurs affaires de corruption et leurs guéguerres partisanes. Au dernier menu, la fortune colossale de Rached Ghannouchi qui a valu un cinglant camouflet au journal Al Anouar et à ses journalistes pour avoir fait marche arrière et s’être abstenus de publier la seconde partie de leur enquête en raison des pressions qu’ils ont subies après la publication de la première partie. Autre plat de ce menu, le nouveau round du bras de fer Saïed- Ghannouchi représenté par le refus du président de la République de ratifier les amendements  de la loi organique relative à la mise en place de la Cour constitutionnelle pour leur non-respect des dispositions de la Constitution de 2014. Saïed a exercé son droit de renvoyer à l’ARP un texte juridique pour une seconde lecture, mais en réalité, il a mis fin et de manière légale au projet d’Ennahdha de le mettre hors d’état de (lui) nuire en utilisant la Constitution.
Les médias, de leur côté, sous la pression des événements et des rapports de force, ont visiblement omis leur rôle de contre-pouvoir, laissant l’opinion publique à la merci des réseaux sociaux, en l’occurrence facebook, où l’on va chercher d’autres sons de cloche qu’ils ont eux-mêmes décidé de taire, notamment celui de la branche boycottée de l’opposition, le PDL. Les quelques voix dissonantes sont vite recadrées et taxées de contre-révolutionnaires.  Au point qu’aucun soutien n’est exprimé à une députée menacée de mort sous prétexte qu’elle ne reconnaît pas la révolution. A croire que médias et partis d’opposition sont sous l’emprise d’on ne sait quelle force ou quels intérêts. De l’autre côté, cependant, les citoyens lambda, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes ont le sentiment d’être à l’abandon et beaucoup d’entre eux partent vers d’autres cieux. 80% des jeunes médecins seront partis dans quelque temps, selon le conseil de l’Ordre des médecins. Une hémorragie des compétences sans qu’aucun responsable politique y prête attention ou y fasse allusion. Peut-être pensent-ils que c’est mieux ainsi, le gouvernement ne pouvant pas les satisfaire. Une honte pour un pays qui prétend construire une démocratie alors que cette dernière doit reposer sur le respect de l’individu. Qui peut prétendre qu’on est sur le bon chemin ?
Au terme d’une décennie ratée à tous les niveaux, particulièrement aux plans économique et social, ils ont beaucoup plus perdu que gagné : l’extrême pauvreté touche désormais 22% des Tunisiens et les salariés qui formaient une classe moyenne plutôt aisée se sont appauvris, face à une nouvelle vague de nouveaux riches issus de l’économie parallèle florissante sous le régime démocratique. Pour certains, liberté rime avec impunité et elle est à consommer sans modération. Le résultat est spectaculaire : la corruption est devenue la règle et gangrène tout, jusqu’aux tripes de l’Etat, ses institutions et son Administration. Des sources officielles font état de milliers de dossiers qui attendent d’être examinés par l’INLUCC, par le pôle judiciaire économique et financier ou par d’autres tribunaux ; de nombreux autres dossiers traînent à cause des pressions exercées sur les juges.
La première décennie du processus démocratique n’a pas, comme prévu, renforcé les assises de l’Etat, ni celles de ses institutions, encore moins celles de l’économie nationale. L’Etat a été, au contraire, progressivement et méthodiquement déstabilisé, affaibli et l’économie nationale ruinée. La durée de vie moyenne d’un gouvernement est inférieure à une année ; la plus courte, celle du gouvernement Fakhfakh, n’a pas dépassé cinq mois. Les crises politiques au sommet de l’Etat, bras de fer entre président de la République et Chef du gouvernement, ont régné depuis l’époque de la Troïka (2011-2013) et bloqué tout le pays. Les tiraillements  entre les partis politiques et les soubresauts de l’ARP, quant à eux, ont rythmé et pris en otage la vie politique, économique et sociale, tout au long des dix dernières années. Et dire que parmi les nouveaux dirigeants, certains ont, du temps de Bourguiba et Ben Ali, milité contre la personnalisation du régime politique. Or depuis 2011, la compétition pour le pouvoir ne repose nullement sur la confrontation des programmes ou des projets de développement, mais sur les personnes, les plus influentes, sur leurs faits et gestes et sur leurs affidés ; et, dans ce registre, Rached Ghannouchi tient le haut du podium en termes de longévité et en termes d’influence sur le cours des événements.
Dans ce climat délétère, les défenseurs invétérés de l’actuel « système » se font chaque jour plus nombreux et certains d’entre eux prétendent même avoir été rassurés par des leaders politiques étrangers et démocrates que ce qui se passe en Tunisie – récession économique, crises politiques, tensions sociales, violences…- est normal pour une jeune démocratie. Normal ! Et dire que la Tunisie est menacée de faillite et le cas échéant, de guerre civile.

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