Le coup d’État dont on ne parle pas

 Dans ses mémoires récemment parues, l’ancien président par intérim Mohamed Ennaceur a remis au goût du jour les déclarations précédentes du ministre de la Défense, Abdelkerim Zbidi, sur l’éventualité d’un coup d’État fomenté contre l’ancien président de la République Béji Caïd Essebsi au plus fort de la maladie ayant débouché sur sa mort. Toutefois, il ne s’agit que de supputations, d’hypothèses au mieux, une légende même selon l’ancien vice-président du Parlement, Abdelfattah Mourou.
Nonobstant, ne serait-ce pas aussi un leurre bien mis en œuvre et dont le but, direct ou indirect, voulu ou inconscient, est d’éviter d’avoir enfin à parler d’un autre coup d’État avéré, et qu’on persiste à ignorer ou occulter?

Un coup d’État putatif, mais constitutionnel
Notons d’abord que Monsieur Ennaceur n’a fait qu’annoncer que les députés d’Ennahdha et de Tahya Tounes voulaient tenir une plénière extraordinaire afin de constater la vacance du pouvoir et remplacer le président par le Chef du gouvernement, Youssef Chahed. Ce qui n’est pas en soi un crime, puisqu’il s’agit d’une procédure prévue par la Constitution en cas de vacance du pouvoir. On était bien en droit d’interpréter comme tel l’état sanitaire du président défunt.
Aussi, c’est aller un peu trop vite en besogne que de parler de coup d’État pour ce qui, même caressé par certains, n’était au mieux qu’une hypothèse constitutionnelle possible nécessitant une action anticipée. Gouverner, n’est-ce pas anticiper ?
Au final,  un tel coup d’État ne serait que putatif, c’est-à-dire qu’on est en droit de le supposer légitime malgré l’absence de preuves d’un début d’accomplissement ou d’avortement dès ses prémices. Présumé ou supposé et même admis, pareil coup d’État présomptif serait de même légitime au vu d’une lecture constitutionnelle proactive.
Toutefois, si ce qu’évoque M. Ennaceur ne pouvait objectivement relever du coup d’État, il en est bien un autre qui est bien plus effectif dans les faits, y compris à ce jour, mais dont on n’en parle point. C’est celui qu’on a baptisé révolution et qui n’a fait qu’exploiter la colère populaire pour se réaliser.
Car la chute de la dictature n’aura jamais eu lieu si la défiance populaire et ses manifestations n’ont pas eu le coup de pouce décisif de forces occultes agissantes, notamment de l’extérieur du pays dans les rangs du principal soutien du dictateur, l’ami yankee qui ne l’était plus.
Ayant changé de stratégie, décidant de jouer la carte islamiste dans le cadre de ses visées géostratégiques, tant au Maghreb qu’au Moyen-Orient, cet ancien défenseur du régime dictatorial a usé du slogan de la démocratisation et des droits du peuple pour ses intérêts immédiats, jugés mieux servis par les islamistes présentés comme modérés, et en tout cas plus accommodants.
On l’a bien vu, sur le plan militaire, avec les contingents de Tunisiens radicalisés partis sur le front syrien. On l’a vu aussi avec l’évolution rapide des événements en Libye. Et on l’a vérifié, continuant même à le faire, en Tunisie avec le glissement rapide vers un mercantilisme excessif, le pays étant transformé en un marché où tout se vend et s’achète selon les règles les plus obsolètes d’un capitalisme honni même dans le libéralisme le plus radical.

Un coup d’État avéré et permanent
Ce coup d’État originel, il est vrai, n’était pas de prime abord mal vu de la population ou rejeté par les masses populaires, et aussi de ses élites, au point qu’il était bienvenu de le débaptiser volontiers en révolution. En effet, il permettait de libérer le pays du régime massivement répudié de la dictature dont il ne se serait pas défait autrement. C’est pour cela que j’ai qualifié la prétendue révolution du jasmin par le qualificatif plus exact de coup du peuple.
Cependant, un tel espoir a vite été déçu, la supposée révolution ayant remplacé une dictature par une autre du moment que ce qui faisait la force et la vitalité du régime déchu, à savoir ses lois scélérates, encore en place et jalousement préservées. Et c’est un coup d’État qui se prolonge, un coup d’État permanent dont on ne parle pas, détournant même l’attention avec ce qui ne serait que « fake».
Ainsi, si l’on a écrit une nouvelle Constitution venue consacrer des droits et des libertés pour les  citoyens, elle est restée lettre morte. Et si l’on a créé une Cour constitutionnelle sur le papier, on a refusé de l’installer à ce jour.
Bien pis, maintenant que les intérêts partisans sont pour son installation rapide, on manœuvre pour qu’une cour fantoche soit installée au plus vite, au service non pas du droit, mais de ceux qui le violent et le détournent à leur profit, et ce en permettant d’y élire des juristes ayant vendu leur âme au plus offrant des politiciens véreux.
Certes, on dira toujours que le peuple vote aujourd’hui et que l’opération électorale est régie par une instance indépendante; or, ce vote supposé libre n’est qu’apparence trompeuse, étant conditionné par le type de scrutin qui condamne les électeurs à relever d’une liste cadenassée par les partis.
Ainsi l’électeur n’a pas vraiment le choix de ses élus obligés de relever d’un parti ou d’une liste indépendante qui ne le sera qu’en apparence eu égard aux spécificités du scrutin de liste moins favorables aux individualités vraiment indépendantes que le vote sur les personnes.
Confirmé par une telle mécanique bien huilée d’élections snobée par la majorité du peuple, et donc sans véritable intérêt, devenues quasiment de pure forme, le coup d’État à l’origine du système actuel du pays, un système iceberg : une apparence démocratique de surface sur un vaste fond de lois scélérates, pratiques abusives et réflexes dictatoriaux de l’ancien régime.
Ce qui fait que le coup d’État originel en Tunisie, celui de 2011, est permanent puisque c’est tous les jours que l’on défait la moindre velléité démocratique susceptible de faire jour grâce au maintien de l’ordre juridique vicié de l’ancien régime. Et c’est ce dont on ne parle toujours pas !
Voilà, assurément, ce qu’on cherche à évacuer de la parole publique, inconsciemment pour le moins, en parlant — et quitte à en inventer — de faux coups d’État. Or, la tentation du putsch est permanente ! Elle est surtout dans la tête des moins démocratiques des politiciens occupant la scène politique.
Et ils sont nombreux ces enfants du péché originel conscients de leur illégitimité au point de se vouloir inamovibles au pouvoir.

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