La démocratie chancelante : Recette pour une politique instable et versatile

On le sait, le pays est à la peine, il est en plein désarroi,  taraudé par l’accroissement des inégalités, des anxiétés et des colères. En souffrance politique où le psychodrame du complot prend des allures de comédie à l’italienne  «commedia dell’arte» ! On risque de finir dans une odeur de pneus calcinés aux barrages de mécontents, sur fond de marée montante de la haine. Notre jeune et très vulnérable démocratie subit une érosion inquiétante, qui se manifeste dans un déplacement des limites rhétoriques de l’acceptable. Elle est en crise insidieuse et infiniment profonde qui prend quotidiennement la forme d’une inexorable montée en puissance de la défiance des gouvernés à l’égard de leurs gouvernants. C’est une recette pour une politique instable et versatile, sujette aux caprices des foules, dans laquelle lobbyistes et agents d’influence règnent en maîtres.  Le constat n’est pas nouveau ; il est plus vrai chaque jour. Il suffit de suivre l’actualité pour savoir combien nous sommes gravement en crise, et le chaos qui affole la population depuis plus d’une décennie en témoigne. L’apparent respect des règles du jeu démocratique ne saurait cacher la réalité d’une dangereuse dérive autoritaire. Mais l’antidote au dysfonctionnement de cette démocratie chancelante ne se trouve ni dans les propos «forts» d’un président tremblant et hésitant, les mensonges d’un gouvernement en perte de vitesse  ou les menaces du président de l’Assemblée des représentants du peuple et sa horde islamiste, ni dans l’ «art» de manipuler les colères populaires, d’inventer des complots imaginaires pour en fomenter de réels et d’exercer un pouvoir tyrannique. La Tunisie, bien que seule démocratie arabe, a vecu pendant plus de dix ans dans le traumatisme d’une «révolution kidnappée» et les conséquences désastreuses de ce «hold-up». La pire de ces conséquences, sans doute, fut la montée au pouvoir des islamistes et leurs «idiots utiles», les politicards ignares et arrivistes de la vingt-cinquième heure, qui allaient faire basculer le pays dans un interminable cycle d’instabilité. Le débat s’est enflammé, son niveau s’est affaissé entre l’indignation hystérique des uns et l’indifférence à la vérité des autres. On n’argumente plus, on crie et on ment, l’anarchie totale pointe son nez. Critiquer cette situation catastrophique, c’est «préparer le chaos», avertissaient sans vergogne les responsables au pouvoir ! La scène politique s’est tendue. Comme polarisée. À la rancoeur des  «révolutionnaires» obnubilés par le spectre de l’ancien régime et qui passent leur temps à déverser les tombereaux de brocards, d’outrages, de sottises sur ses symboles, répond désormais une sorte de radicalisation du camp de la «sainteté terrestre» anti-élite, anti-modernité et anti-système, pour qui réfléchir à la situation sans se référer systématiquement à ses dogmes vous range de facto parmi les irresponsables ou tout simplement les «outils de satan»  et vous expose à une campagne de haine sur les réseaux sociaux. Notre ambition n’est pas de jeter de l’huile sur le feu, bien que nos analyses risquent d’agacer quelques dents. Ce qu’on veut : comprendre la profondeur de champ de cette crise, éclairer sa portée en esquissant ses causes. Dans le «Journal de la Roue rouge», le grand et célèbre écrivain russe Alexandre Soljénitsyne (1918 – 2008) a essayé de déconstruire la singularité de la révolution de 1917 en choisissant d’organiser ses analyses autour de ce qu’il appelle des «noeuds», c’est-à-dire des points de cristallisation sociale et politique, à partir desquels tout s’articule. C’est de cette méthodologie que nous avons besoin et de rien d’autre. L’heure n’est plus aux rafistolages, aux petits ravalements de façade, mais ce qu’il nous faudrait, n’en doutons pas, c’est une boussole qui indique non pas le Nord magnétique, mais une voie salutaire qui nous aide à nous débarrasser, démocratiquement, de cette scène politique gravement paranoïaque, où chaque politicard se vit assiégé par ses fantasmes.

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