Cessons de faire la manche, retroussons les manches!

Alors que les artères de l’investissement privé sont quasiment bouchées et alors que le Trésor public peine à financer 40% du Budget de l’État pour 2021, les trois pouvoirs au sommet de l’État s’entredéchirent, opposant un niet aux réformes économiques exigées, entre autres par le FMI. Présidence de la République, Chef de gouvernement et Président du Parlement multiplient les sollicitations internationales (avec des ambassadeurs, rois, présidents, lobbies, etc.) pour quémander des aides et des prêts, pour s’accrocher au pouvoir sans réformer, ni assumer les responsabilités liées. Le hic est que ces pouvoirs en conflit agissent de façon désordonnée, peu coordonnée et avilissante pour la «Révolte du Jasmin». Situation ubuesque…
Commençons par la fin : la Tunisie est en passe de rejoindre le club de ces États faillis, ceux incapables de s’autofinancer et qui se mettent à genoux pour quémander la dette et les aides internationales. Au lieu de se retrousser les manches, et au lieu de se serrer la ceinture et au lieu de redéployer les ressources rares (budgets, épargnes, compétences…), les partis au pouvoir et les élites se présentent aux partenaires internationaux dans une posture de «quêteux» et de «victimes» d’impondérables indépendants de leur volonté et leur «pouvoir».
Et pour cause, sans l’appui des prêteurs internationaux, le Trésor public tunisien risque d’annoncer prochainement une cessation de paiements des salaires et des remboursements de dettes venues à échéance. Avec à la clef, une banqueroute lourde de conséquences pour le dinar, pour le pouvoir d’achat, pour l’emploi et pour la stabilité politique.
Les perspectives se compliquent avec l’instabilité des gouvernements (3 depuis 12 mois). Avec des gouvernements et des ministres «éjectables» et jetables à grès, l’État tunisien perd de sa solvabilité aux yeux des partenaires internationaux : FMI, Moody’s, Banque mondiale, Union européenne, PNUD…France, USA, Qatar, Turquie, entre autres.

Entre quêteurs et raquetteurs
Pour boucler son Budget pour 2021, la Tunisie doit emprunter l’équivalent de 40% des dépenses publiques, requises pour honorer les factures : salaires, subventions des sociétés d’État et services publics essentiels.
Une impasse et un cercle vicieux, où la dette cultive la dette, avec l’entremise des «quêteurs» au pouvoir, et pas loin d’eux des raquetteurs qui vampirisent la filière de la dette et des aides internationales.
L’argent de la dette colle aux parois des canaux des financements internationaux et du système bancaire lié. Le cartel des banques locales tire profit de l’endettement excessif du pays et capitalise dessus avec la bénédiction des autorités monétaires de la place. Les autres rentiers, oligopoles industriels et monopoles de l’import-export profitent aussi des situations de rente et des subventions procurées notamment par l’endettement et les impôts des contribuables.
En Tunisie, la filière de l’endettement est devenue un «business» à part entière, avec adeptes et ses relais dans les administrations et rouages de l’État, tous agissent pour maintenir la filière et ses «raquetteurs».
D’un montant équivalent à 39% du PIB en 2010, la dette constitue au moins 112% du PIB (État et entreprises publiques). Depuis 2011, la dette publique a triplé en volume et grossit à vue d’œil pour devenir insoutenable par l’économie et par la productivité du travail.
Les gouvernements et les partis politiques ayant gouverné depuis 2011 ont tous, sans exception, entretenu la filière de l’endettement toxique. Ils ont tous laissé faire la mal-gouvernance et occulté le bourrage de l’administration publique (et Sociétés d’État) par des dizaines de milliers de leurs partisans et «fidèles», neutralisant au passage le sens de l’État et noyautant le pouvoir régulateur des administrations publiques.
En Tunisie post-2011, l’addiction à la dette est devenue maladive. L’endettement est passé d’un impératif économique visant à booster l’investissement et la croissance à un état d’esprit avilissant notamment par son détournement pour financer les salaires des fonctionnaires, encourage la consommation improductive…
Le gouvernement Mechichi, le 3e depuis 2020 et le 10e depuis 2011, fait comme ses prédécesseurs. Rien pour les réformes économiques, l’objectif consiste à s’agripper au pouvoir, tous les moyens sont bons! Ce chef de gouvernement non élu, désigné pour gouverner à la tête d’un gouvernement de technocrates, s’est mis rapidement à faire de la politique politicienne, laissant tomber les réformes économiques promises lors de son discours d’investiture.
Pis encore, depuis qu’il est au pouvoir (juillet 2020), le gouvernement Mechichi a augmenté les dépenses salariales des fonctionnaires de presque 13%. Il a multiplié les cadeaux fiscaux pour des groupes de pression et particulièrement de certains corps de métiers de l’État (juges, Kamour, etc.).
L’économie tunisienne est aujourd’hui prise à la gorge, avec des pouvoirs sans programmes économiques et qui font du déni des urgences des réformes économiques.
Au lieu d’agir illico presto avec les réformes économiques requises et au lieu de travailler fort pour restaurer la crédibilité de la «démocratie tunisienne», face aux partenaires (FMI en tête), ces pouvoirs multiplient les gestes de «mendicité» auprès des ambassadeurs européens et des lobbys économiques, toujours dans une posture de sollicitation et de «quêteurs».
Le chef de gouvernement Hichem Mechichi multiplie, et avec insistance peu diplomatique, les rencontres avec les ambassadeurs européens. Tous ses ministres jouent la même partition, tous sollicitent de l’aide sans disposer d’un programme de réformes crédible et précis dans ses échéances et objectifs.
Il y a deux semaines, le ministre des Finances, Ali Kooli est revenu bredouille d’un voyage de cinq jours au Qatar, pour dit-on mobiliser les investisseurs qataris. Tout un camouflet pour un ministre et pour une mission opaque, qui en dit long sur la gravité de la situation économique en Tunisie. Kooli a mené un voyage nébuleux, sans programme annoncé, sans objectifs officiels et sans reddition de comptes. Pourquoi s’est-il rendu au Qatar aux frais des payeurs des taxes ? Pourquoi c’est lui, un banquier non-économiste ? Pourquoi, ce n’est pas une délégation constituée d’économistes et d’élite crédibles, le tout coordonné par le ministre des Affaires étrangères…
Tout le monde sait que le Qatar est un grand ami des Frères musulmans, et particulièrement ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui.
Les prêteurs internationaux ne sont pas dupes et savent que l’État tunisien est très gangréné par les groupes d’intérêts et par des élites égocentriques.

Quand l’État parle des deux coins d’une même bouche!
La même logique dégradante est adoptée par le Président du Parlement, le religieux Rached Ghannouchi (79 ans). Lui aussi multiplie les rencontres avec les ambassadeurs américain, européens, turc, qatari, etc. Lui aussi fait des pieds et des mains pour solliciter davantage de dettes toxiques pour l’économie et lourdes de conséquences pour les générations futures. Dans son entourage et au parlement, on apprend que l’argent de lobbyistes américains coule à flots et dans l’opacité pour financer dit-on des stagiaires (producteurs de notes et de rapports confidentiels) et des députés au passage, comme s’il ne manquerait plus que les lobbyistes américains pour financer ces députés belliqueux et dont les scandales font les manchettes des journaux.
Le Palais de Carthage et le Président Kais Saied ne font pas exception. Eux aussi, multiplient les SOS, envoient leurs émissaires à Paris, à Rome, à Alger… et partout dans les pays du Proche-Orient (sans exception et sans stratégie). Ici aussi, on ne tient pas compte de l’urgence des réformes économiques à initier pour sortir l’économie de sa descente aux enfers, et pour montrer qu’on fait le nécessaire pour déclencher les réformes et relancer l’économie.
Plusieurs observateurs internationaux constatent que l’État tunisien ne semble pas comprendre l’ampleur des enjeux économiques et l’impératif de prioriser la relance de la croissance, avec les sacrifices liés.
Pour éviter le pire, la Tunisie doit relever trois défis majeurs.

  • Un, que les instances étatiques, au Bardo, à La Kasbah et à Carthage se concertent de façon efficace et responsable, pour pouvoir parler d’une seule voix, de manière concertée et crédible sur le plan international. Autrement, ils resteront inaudibles et insolvables au final.
  • Deux: que ces instances étatiques comprennent que pour se faire aider il faut commencer par s’auto-aider soi-même. Les partenaires internationaux attendent de voir ces élites politiques se retrousser les manches pour assumer un leadership transformateur, mobilisateur et démontrant que la Tunisie est capable de gouverner sans dette toxique et sans se mettre à genoux pour quémander de l’aide auprès des instances internationales… et fonds vautours liés.
  • Trois: initier sans tarder les réformes économiques connues de tous et à maintes reprises réitérées par les instances internationales et des experts tunisiens dont la compétence est reconnue internationalement.

La Tunisie doit se retrousser les manches au lieu de continuer à faire la manche, au grand désarroi de ses citoyens et citoyennes… et des aspirations du Printemps arabe, né en Tunisie en 2011.

*Universitaire au Canada

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