Qu’as-tu fait de tes 65 ans ?

Le temps passe vite: dans quelques jours, le 20 mars 2021, nous sommes censés fêter le 65e anniversaire de notre indépendance.
Après des décennies de sacrifices, notre pays arrachait de haute lutte le droit de recouvrer une indépendance longtemps confisquée.
Il fallait mériter cette indépendance ; Bourguiba, entouré d’une équipe d’exception, s’est attelé à bâtir un Etat moderne misant sur l’éducation et débarrassé des archaïsmes religieux et sociaux.
Les résultats de cet élan national, évidents tant sur les plans quantitatif que qualitatif n’occultent pas les échecs sur ceux de la démocratie et des droits de l’homme.
L’ère Ben Ali, marquée par la répression de toute forme de contestation et par l’avidité insatiable de ses proches, s’acheva par un soulèvement populaire qualifié à tort de Révolution.
Il s’ensuivit une décennie de tâtonnements et d’errements qui vit, également, l’éclosion d’une classe politique exécrable à quelques rares exceptions près. Brochant sur le tout, on assista à la résurgence d’un mouvement rétrograde dont le seul programme est le démantèlement de toutes les avancées sociétales acquises depuis 1956 et la mise en vigueur de la Charia.
Comme dans un très mauvais film, de sinistres personnages brandirent à la face des Tunisiens le glaive du «Takfir» en appelant au djihad à l’intérieur et hors de nos frontières.
Chauffés à blanc par ces marchands de mort, de grands malades gagnèrent nos montagnes pour y semer des mines et préparer des embuscades à nos soldats quand ils ne se firent pas sauter au cœur de nos villes. Pis encore: certains de leurs émules s’infiltrèrent au sein même du Parlement pour y colporter, forts de leur mandat populaire, leur vulgate insane et leurs méthodes crapuleuses.
Curieusement, après avoir mis des décennies à créer un tissu industriel viable et à faire de la Tunisie une terre d’accueil pour les investisseurs et les touristes du monde entier, nous voilà saisis d’une tendance à l’automutilation, voire au nihilisme: à coup de grèves sauvages, de blocages de sites de production, de barrages de routes et de voies ferrées, de sabotages de toutes sortes, auxquels s’ajoutent quelques attentats bien ciblés, nous avons annihilé des décennies d’efforts et compromis gravement le futur de notre économie.
La Troïka maudite qui mena, deux ans durant, une politique de  gribouille, a plombé durablement les finances publiques en recrutant une armée de fonctionnaires inutiles et incompétents.
La dégringolade du rang de la Tunisie auprès des agences de notation internationales n’est autre que la traduction mécanique d’une détérioration de tous les ratios économiques et agrégats du pays.
Un malheur ne venant jamais seul, nous nous sommes payé le luxe de pondre une Constitution calamiteuse dont le seul mérite est d’installer la cacophonie au sein de l’Etat et de paralyser toute réforme.
Pour preuve, nous assistons médusés et impuissants, depuis des mois, à une «guéguerre» au sein de l’Exécutif entre le président de la République et le Chef du gouvernement: chacun, recroquevillé sur sa légitimité et ses prérogatives, dispute à l’autre la prééminence sans se rendre compte que ce crêpage de chignons lamentable au sommet de l’Etat les discrédite aux niveaux national et international.
Imaginez ce que serait la réaction des pères de l’indépendance qui nous ont quittés, après avoir consacré leur existence à édifier une nation respectée, s’ils revenaient parmi nous : un pays rongé par l’angoisse d’un avenir incertain, une vie politique nauséabonde, une économie sinistrée et, pour faire bonne mesure, une indépendance purement nominale dont plus personne ne se soucie.
A quelques jours du 65e anniversaire de notre indépendance, il faut espérer que les deux fortes têtes de l’Exécutif s’initient à l’art du dialogue et sacrifient leurs ego surdimensionnés sur l’autel de l’intérêt national. Nul n’a le droit, quelle que soit sa légitimité électorale, de créer le désordre et de mettre en péril le gagne-pain des Tunisiens.
L’indépendance n’est pas juste un titre dont on se pare, un trophée qu’on exhibe, mais un aboutissement qui requiert de nous tous le sens du devoir et l’amour de la patrie… si, hélas, ces deux notions désuètes ont encore un sens.

*Avocat et éditorialiste

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