Les derniers coups de semonce et le devenir incertain de notre jeune démocratie

Le paysage politique dans notre pays a atteint un summum de confusion, qui marque un nouveau et inquiétant degré dans la dégradation de la seule démocratie du monde arabe. Un climat nauséabond est installé. Les plombs ont sauté d’un coup et les Tunisiens, quel que soit leur bord, n’en peuvent plus. Ils ont depuis longtemps dépassé le cap de l’exaspération. Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites. Quand la lie fait la loi, il n’y a plus d’État. Il est temps de crever l’abcès.
Depuis dix ans, les lois dites « de moralisation» se sont multipliées sans empêcher les dérives qui, lorsqu’elles se produisent, jettent l’opprobre sur l’ensemble de la classe politique et accroissent l’ampleur de la défiance. Sous les yeux des citoyens en désarroi, la tragédie du «vaccinGate», déclenchée en grande partie par des activistes de la société civile, est un avertissement brutal sur la vitesse à laquelle les repères d’une société peuvent se perdre, les systèmes politiques peuvent se défaire. Un spectre hante les Tunisiens : le spectre du vampirisme. Il aurait été miraculeux, dans ces conditions, que les citoyens ne perdent pas confiance en leurs dirigeants. Autour des prédateurs, voraces et immoraux  qui ont gouverné ce pays à travers sa longue Histoire, dont Sadok Bey (1813 – 1882) est le maître, se déploient plusieurs dirigeants actuels. La comparaison est tentante : des régimes rétifs, par essence, à la transparence et, dans tous les cas, des citoyens révoltés par le fait que le pouvoir leur ait caché la vérité, au mépris de leur santé et de leur dignité. Difficile, sur la base de ces révélations, de ne pas imaginer que le scandale des dirigeants vaccinés en secret alors que le vaccin n’est pas encore disponible pour la population, puisse produire le même effet sur le pouvoir en place, que la malhonnêteté de Sadok Bey qui, en 1864, devint le fer de lance d’une révolution populaire. L’ironie, l’un des seuls luxes qui restent en abondance en Tunisie d’aujourd’hui, que le coup fatal qui avait marqué la longue agonie du pouvoir de Sadok Bey n’était pas venu de ses adversaires mais de son propre entourage. Ceux qui l’ont poussé à « faire la guerre» au peuple avaient fait semblant de lui témoigner mille égards.
Certains crimes ne sont dans la vie des hommes politiques «rien de plus qu’une simple conjoncture tragique dont le caractère irréparable masque à peine l’insignifiance», notait l’écrivain français Georges Bernanos (1888 – 1948). Mais il est des crimes essentiels, marqués du signe de la fatalité. Le scandale autour des vaccins anti-Covid ou «VaccinGate» est de ceux-là.
Cette crise insidieuse, marquée par un cynisme généralisé, un délitement de méritocratie, une perte des valeurs, un engloutissement de nos racines, recouvertes désormais par des forêts d’inculture, s’inscrit dans le devenir incertain de notre jeune et très vulnérable démocratie. Certes, le pluralisme, le processus électoral et la diversité des médias y existent comme dans aucun pays arabe, mais ils ne sont pas les seuls critères de vitalité. A force de rouler leur meule sur la Tunisie, l’ignorance, la malversation, la corruption, le clientélisme, le mensonge, la malhonnêteté, les assauts contre l’État de droit et la mauvaise foi, qui n’ont jamais été aussi criants, finiront-ils  par la décerveler pour de bon ? Nos pauvres politicards imaginent pouvoir se passer de tous les garde-fous. C’est impossible, car, comme l’écrivait Kheireddine Pacha dans son célèbre livre aqwam al-masalik fi ma’rifat ahwal al-mamalik (le plus sûr moyen pour connaître l’état des nations), «il faudrait pour cela que les hommes soient des anges» !
Cette crise se creuse depuis dix ans, plusieurs coups de semonce auraient dû sonner l’alarme. Tous les dirigeants qui ont gouverné le pays pendant cette période, fort peu responsables en l’occurrence, les ont superbement ignorés. Reste qu’en ces temps de trouble et de désordre, à un moment où toute la classe politique est contestée, attaquée, vilipendée, il est légitime de dresser un réquisitoire contre «la légalité démocratique» telle qu’elle est pratiquée dans notre pays.

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