Le Trumpisme, symptôme de la fin d’une ère

Les démocraties libérales souffrent de deux problèmes majeurs : leur incapacité à résoudre les problèmes (notamment depuis la crise financière et plus récemment avec la crise sanitaire) et le fossé croissant entre les élites et le peuple. L’élection de Donald Trump, 45e président des Etats-Unis, a été celle du «Can you hear me now?», celle des gens qui se sentaient devenus invisibles et inaudibles. Le même sentiment de colère semble s’être exprimé au Royaume-Uni avec le Brexit, et en France avec les gilets jaunes. Le point commun, est-ce un rejet du capitalisme? Et si oui, de quel capitalisme?

Le trumpisme, symptôme de la fracture entre peuple et élites
L’élection de Trump n’était pas un accident de l’histoire, elle trouve plutôt son explication dans l’explosion des inégalités économiques et territoriales aux Etats-Unis depuis plusieurs décennies, et l’incapacité des gouvernements successifs à faire face à un malaise grandissant. En mars 2017, nous décrivions dans un article intitulé « Trump, une révolution commence » le grand malaise qui a poussé, notamment depuis la crise financière de 2008, une majorité d’Américains à contester l’Establishment et voter massivement pour un candidat anti système. La base de l’électorat de Trump, Ce sont ces 90% les moins aisés de la population américaine qui ont vu leurs revenus stagner ces 25 dernières années. Ce sont 43 millions d’Américains qui sont officiellement répertoriés comme pauvres et vivent des aides (coupons) alimentaires. Ce sont tous ceux qui considèrent, à tort ou à raison, que le pouvoir fédéral à Washington ne se soucie que de la finance et de Wall Street, et ne fait rien pour eux. Et pour la première fois depuis 1918, « l’espérance de vie diminue aux Etats-Unis. Il n’y a que les 1% les plus privilégiés qui ont vu leur situation s’améliorer », tandis que le salaire minimum n’a pas augmenté aux États-Unis depuis dix ans (7,25 dollars/heure depuis 2009).
Dans leur ouvrage, «Les décès du désespoir et le futur du capitalisme1», le prix Nobel d’économie Angus Deaton et son épouse Anne Case établissent un lien direct entre l’accroissement des inégalités et la diminution de l’espérance de vie, qui baisse depuis 2014 et qui affecte principalement la classe ouvrière blanche. Alors que la baisse de la mortalité se poursuit en Europe, elle repart à la hausse dans les années 2000 pour les Américains blancs peu diplômés, devenus soutiens de Donald Trump, et qui ont vu leurs revenus stagner, leur pouvoir d’achat reculer, leur incapacité à se soigner se consolider.
Dans leur ouvrage, les auteurs dénoncent une Amérique dont le système économique et social conduit à l’enrichissement toujours plus important d’une minorité de riches, tandis qu’il abandonne les non-diplômés, autrefois épanouis par  « the American Dream » et désormais condamnés au désespoir et au suicide. « La mortalité par désespoir n’est pas une question de chômage mais de déclassement ». Pour les auteurs, la vague de suicides et d’overdoses aux États-Unis est liée au sentiment d’une perte de statut chez les Américains les moins diplômés. Ainsi les excès du capitalisme, notamment le coût des assurances santé et un système universitaire aux coûts prohibitifs, les délocalisations et la numérisation, accablent-ils les classes populaires américaines et leur font perdre espoir dans le système, non seulement pour eux, mais aussi pour leurs enfants.

Le spectre du trumpisme hantera la présidence Biden
Le nouveau Président Biden sera obligé de prendre en compte ces griefs émanant d’une société américaine qui a décroché, inquiète du chômage, des délocalisations, de l’état des infrastructures, de l’immigration… Un sentiment de colère exacerbé depuis la crise de 2008. La nouvelle Administration américaine sera tentée de ne pas détricoter systématiquement les mesures de Trump, et de maintenir ainsi les barrières douanières et les traités commerciaux revisités, taxer les produits d’importation et pénaliser les pays qui dévaluent régulièrement leur monnaie ; en reprenant à son compte le fameux slogan «America first» et en accroissant le « Made in America » pour les commandes fédérales.
L’objectif affiché est de «résister aux crises et créer des emplois», mais il s’agit aussi de couper l’herbe sous le pied de l’ancien Président Donald Trump qui est déjà de retour dans les médias avec sa première interview télévisée depuis l’inauguration de Joe Biden. A la réunion du CPAC, grande réunion annuelle des conservateurs américains, Trump a affirmé dimanche 28 février que « la survie des Etats-Unis dépendait des conservateurs » et, à 74 ans, a évoqué l’idée d’un retour en 2024, pour une «troisième » victoire.
Le « trumpisme » est toujours bien vivant. 53 % des électeurs républicains voteraient Trump dans une primaire selon un sondage de l’institut Morning Consult pour le site américain Politico. L’ancien président a aussi donné sa propre définition du « trumpisme » : «Beaucoup de gens demandent ce qu’est le trumpisme. Un terme que j’entends de plus en plus, mais ce n’est pas moi qui l’ai lancé ! Mais ça veut dire des accords formidables, des frontières fortes, ça veut dire pas d’émeutes dans les rues, ça veut dire forces de sécurité. Ça veut dire protéger le second amendement et le droit de porter une arme. » Le trumpisme est surtout un courant qui est là pour durer dans le paysage politique américain, dont le premier objectif sera de faire gagner les Républicains aux élections de mi-mandat dans deux ans.
Face au trumpisme, l’administration Biden n’aura pas beaucoup de marge de manœuvre. La mondialisation post-Covid du commerce continuera d’exercer une pression croissante sur les travailleurs américains peu qualifiés afin d’accepter une rémunération plus faible, et inciter à mieux rémunérer les travailleurs qui sont davantage qualifiés.
Biden va accélérer la dynamique du capitalisme transnational de plateforme qui place les Etats-Unis aux avant-postes de l’innovation technologique. Indépendamment de Trump qui, en réalité, n’a guère remis en cause les plateformes systémiques, les Etats-Unis ont intérêt à les développer. Même si leur monopole fait l’objet de contestations politiques fortes (comme le souligne le rapport du Sénat US fin 2020), l’administration Biden peut-elle prendre le risque de les affaiblir dans un contexte de forte rivalité technologique avec la Chine ?
Le trumpisme a durablement perturbé les relations internationales et ne présage rien de bon pour l’avenir. La gouvernance mondiale actuelle, bâtie sur les Etats-nations qui détiennent le monopole des relations internationales, produit un système qui ne sait pas organiser le monde contemporain avec efficacité, et encore moins répondre aux défis globaux actuels.
La gouvernance internationale devra évoluer vers de nouvelles formes, et incorporer de nouveaux acteurs comme des ONG, des entreprises, des villes, qui sont organisées pour agir à l’échelle mondiale. Ces entités non-étatiques dont l’influence internationale dépasse de loin celle de beaucoup d’États-nations amèneront une autre perspective, plus de coordination et de coopération.
Pour les qualifier, Pascal Lamy parle de poly-latéralisme, et les mobilise dans le Forum de Paris sur la Paix pour essayer de « remédier à la crise du multilatéralisme, dans un monde qui restera parfaitement chaotique malgré le crépuscule de Donald Trump2 ». Il explique que « les villes de New York ou de Paris sont aujourd’hui des acteurs géopolitiques et géoéconomiques internationaux. C’est à l’échelle de ce genre de structures, notamment à l’échelle urbaine, que le rapport entre la légitimité et la puissance est le plus fort. Les maires sont plus légitimes que d’autres représentants, parce qu’ils sont plus près du terrain : la légitimité est une fonction inversement proportionnelle à la distance. En même temps, les grandes villes sont puissantes parce qu’elles s’occupent des réseaux qui, dans le monde moderne, sont la source de la véritable souveraineté. »

Fin d’une ère
Le monde est en train de changer et nous vivons les soubresauts de cette transition déstabilisante et anxiogène. Les « morts de désespoir » ne sont pas les plus pauvres, et la redistribution classique ne règlera pas le problème. Car le problème n’est pas tant l’inégalité en soi, que l’inéquité et l’injustice entretenues et promues par une classe politique décrédibilisée et perçue de plus en plus comme illégitime. Et donc incapable de résoudre les problèmes des citoyens et de la planète. Nous sommes dans une impasse mondiale.

* Mediterranean Development Initiative

NOTES
1 Anne Case & Angus Deaton, « Deaths of Despair and the Future of Capitalism », Princeton UniversityPress, 2020, 312 pages.
2 https://legrandcontinent.eu/fr/2020/11/11/polylateralism-pascal-lamy/

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