L’abaissement de la notation de Moody’s : dernier avertissement avant la descente aux enfers !

La décision de l’agence Moody’s d’abaisser la note souveraine de notre pays de B2 à B3 avec perspectives négatives a soulevé beaucoup de débats et de controverses dans l’espace public. Même si cette baisse n’était pas surprenante compte tenu de la détérioration de la situation économique, particulièrement suite à l’impact économique de la crise de la Covid-19. Toutefois, son ampleur a constitué un choc pour l’ensemble des acteurs économiques et politiques. Cette double dégradation exprimait clairement les craintes de l’agence de notation face à la forte dégradation de la situation économique qui a mis notre pays au bord du précipice.
Pour mieux comprendre l’importance du dernier rapport de Moody’s, il faut revenir sur les agences de notation et le rôle essentiel qu’elles jouent depuis des décennies dans l’économie mondiale.

Du rôle des agences de notation souveraine
Le rôle des agences de notation concerne l’évaluation de la capacité des pays, des entreprises privées ou des collectivités locales à respecter leurs engagements financiers et à assurer le remboursement de leurs dettes à leur échéance. Ces agences préparent leurs rapports à la demande des clients pour renforcer la confiance des investisseurs quant à bon état financier et les inciter par conséquent à investir.
Les investisseurs et les marchés financiers examinent avec une grande minutie les rapports des agences de notation avant de s’engager dans les investissements pour mesurer les risques.
L’apparition des agences de notation est étroitement liée à l’histoire du capitalisme et les premières agences ont été fondées aux Etats-Unis en 1841 immédiatement après les premières crises du capitalisme américain en 1831. Cette crise a montré la fragilité des entreprises américaines et l’incapacité de certaines d’entre elles à résister aux vents des premières grandes crises du système capitaliste. Ces difficultés ont eu un impact sur la stratégie des investisseurs qui ont choisi une stratégie attentiste du fait de l’absence d’informations et de données précises sur la situation des entreprises.
Les agences de notation sont alors arrivées pour remplir ce vide dans le régime capitaliste et la préparation d’études et d’analyses précises sur la situation économique des pays souverains et des entreprises privées, plus particulièrement leur situation financière et leur capacité à honorer leurs engagements.
Depuis la seconde moitié du 19e siècle, les agences de notation vont connaître un développement rapide pour devenir un pilier important du système capitaliste. Le rôle et la place de ces agences vont se renforcer au cours des périodes de crise économique où la prise de risque de la part des investisseurs devient complexe et difficile.
Au cours des dernières années, le marché global de la notation a été dominé par trois grandes agences : Moody’s, Fitch et Standard and Poor’s qui concentrent plus de 95% des activités. Certains pays ont essayé de rompre avec la domination des trois grands sur le marché comme le Japon, la Chine ou l’Inde en encourageant la création d’agences de notation. Mais, ces nouvelles agences n’ont pas réussi à casser leur monopole.
En outre, les agences ont connu au cours des dernières années une augmentation rapide des critiques, particulièrement du fait de leur incapacité à prévoir les grandes crises économiques et financières et par conséquent à prévenir les investisseurs à temps. La grande crise financière de 2008 et 2009 a été à l’origine d’une remise en cause de l’action des grandes agences de notation et certaines ont défendu jusqu’aux derniers moments avant l’éclatement de la crise les investissements risqués de certaines institutions financières. D’importantes critiques ont mis l’accent sur le conflit d’intérêt entre les agences de notation et certaines institutions financières qui expliquent leur aveuglement dans l’appréciation de leurs situations financières.
Cette crise et les critiques adressées aux agences de notation ont été à l’origine d’importantes réformes, d’une plus grande exigence de la part des institutions internationales et d’une réglementation plus stricte de leurs activités.
Ainsi, les agences de notation ont connu un long parcours historique et sont devenues un acteur important dans la dynamique des systèmes capitalistes dans la mesure où elles exercent une grande influence dans la décision d’investissement des acteurs économiques.
Pour ces raisons, la décision de Moody’s d’abaisser notre note souveraine de manière forte va avoir de fortes conséquences sur notre économie.

 Pourquoi Moody’s a-t-elle abaissé notre note souveraine ?
Le rapport de Moody’s était surprenant dans la mesure où il comportait deux décisions en même temps. Il s’agit d’une démarche qui se déroule lorsque les risques deviennent importants.
La première décision est d’abaisser la notation souveraine de B2 à B3 qui est l’expression d’une forte détérioration économique et financière de notre pays et où l’investissement dans les titres souverains de la Tunisie devient spéculatif.
D’habitude la dégradation de la note souveraine s’accompagne de perspectives stables pour une certaine période d’observation. Or, Moody’s en a décidé autrement et a accompagné la dégradation par des perspectives négatives.
Même si la décision d’abaisser la note n’était pas une surprise, son ampleur a eu l’effet d’un choc et exprime le niveau de risque très élevé que représentait l’économie tunisienne aux yeux de l’agence de notation et par conséquent, des investisseurs dans le monde.
Parallèlement à l’importance de cette décision et de son impact sur l’avenir de notre économie, il est également nécessaire de comprendre les raisons qui ont justifié la décision de Moody’s.
Ce rapport a évoqué une série de raisons qui expliquent sa décision et qu’il est possible de regrouper dans trois grandes catégories. La première catégorie concerne la dimension politique et la crise qui ne cesse de secouer notre univers politique qui rend le consensus et la prise des décisions économiques difficiles. Les divisions politiques expriment de grandes divergences sur les projets et les visions économiques. Ces divergences n’ont pas permis aux différents gouvernements de réunir les forces politiques autour d’un programme minimal pour sortir des crises économiques et entamer les grandes réformes économiques.
La seconde catégorie de difficultés et de problèmes évoqués par Moody’s concerne la faiblesse de la gouvernance économique et l’incapacité des institutions en charge des questions économiques à opérer les changements et les transformations nécessaires. A ce propos, le rapport de Moody’s évoque les retards dans la mise en place des grandes réformes comme celles des entreprises publiques, du système de subventions et de la masse salariale dans le budget.
La troisième catégorie de problèmes évoquée par le rapport de Moody’s concerne l’absence d’un accord avec le FMI et les retards dans le début des négociations avec l’institution de Bretton Woods. A ce propos, j’avais évoqué à plusieurs reprises les dangers des retards pris par les différents gouvernements pour entamer des négociations avec le FMI depuis l’arrêt de l’ancien accord en avril 2020. Certes, les nouvelles négociations vont être difficiles et complexes, mais il faut impérativement les entamer au plus vite afin de rassurer les investisseurs internationaux. Mais, jusqu’à nos jours, aucun gouvernement n’a adressé une requête dans ce sens au FMI.
Par ailleurs, le rapport de Moody’s ne se limite pas aux explications sur les raisons du retard mais souligne les raisons pour lesquelles la dégradation a été accompagnée de perspectives négatives. A ce propos, Moody’s souligne que les défis qu’elle a mis en exergue vont s’exacerber sans que le gouvernement soit en mesure de leur faire face et d’arrêter l’hémorragie.
L’importance de ce rapport ne réside pas seulement dans la décision de Moody’s d’abaisser notre notation à B3 et de l’accompagner par des perspectives négatives. Son importance provient également du fait qu’il a évoqué les raisons qui ont justifié ces décisions et qui ont mis l’accent sur la forte détérioration de la situation économique et par conséquent, une grande accélération du niveau risque que représente l’investissement souverain tunisien. Ce rapport insiste sur un élément essentiel qui est la perte de confiance dans l’Etat tunisien et dans sa capacité à opérer les réformes nécessaires pour arrêter la descente aux enfers.
Cette lecture objective, ferme mais aussi réaliste de la situation économique va avoir des effets négatifs sur les marchés mondiaux et dans les milieux des investisseurs internationaux.

Que faire ?
Quelles réponses à cette question éternelle ? Le rapport de Moody’s exige de notre pays et des institutions de l’Etat une réelle prise de conscience des dangers à venir et la nécessité de nous rassembler pour faire face à ces difficultés et apporter des réponses claires qui nous protègent de cette descente aux enfers.
J’ai évoqué depuis le mois d’octobre dernier que la seule réponse à la détérioration de la situation économique exige la déclaration de l’état d’urgence économique qui nous permettra de prendre des décisions fortes et courageuses afin de sauver notre économie et de défendre notre souveraineté sur nos décisions économiques.
Nous devons aujourd’hui appeler le conseil de sécurité national à se réunir et à définir une stratégie économique claire, précise et chiffrée afin de sauver notre pays.

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