La prédation, la haine et «la fabrique des salauds» !

Dans un roman fleuve et haletant ( 890 pages), «La fabrique des salauds» de l’écrivain et cinéaste allemand Chris Kraus, traduit en français par Rose Labourie (Belfond), l’auteur s’efforce de comprendre la transformation de ses compatriotes en bourreaux jamais vraiment repentis. Comment devient-on bourreau dans une démocratie ?
Fort du constat selon lequel on ne naît pas monstre, mais qu’on le devient, même dans une démocratie et par la voie des urnes,  Chris Kraus fait entrevoir ce qui est le plus utile et le plus important à défendre, à présent, dans la démocratie : le droit de chacun de vivre en paix et avec dignité au sein d’une société d’égaux. Faut-il rappeler que c’est éminemment actuel dans notre pays ? Le cadre n’est pas très loin de ce que nous vivons depuis une décennie de braise où cohabitent la haine, la prédation, la corruption, l’obsession de l’endogamie sociale et religieuse et la violence. Et sous cette fétidité couvent des tragédies inouïes. Il faut revenir aux sources de cette haine, qui prospère, car elle jouit d’un terreau favorable et d’un outil très efficace. Le terreau, c’est le radicalisme, l’outil, le système politique. Bien sûr, on se gardera d’accuser systématiquement la classe politique entière d’être directement responsable de cette situation dramatique, mais plusieurs de ses composantes sont, depuis dix ans, embourbées dans des surenchères qui confinent parfois à l’extrémisme, surtout lorsqu’on voit la manière dont elles excitent les haines de leurs partisans les plus fanatiques. Les manifestations populaires se sont encore radicalisées. Les crises économiques, sociales et politiques se sont approfondies. La situation du pays, pétri de tensions et de frustrations accumulées, reste hautement inflammable. Une stratégie jusqu’au-boutiste, qui se fera «coûte que coûte» (do or die), même au prix d›un embrasement général. Ce feu de brousse pourrait entraîner un soulèvement bien près d›être comparable à celui de l›hiver 2011 : insaisissable et incontrôlable, surtout que le pouvoir en place a sous-estimé la tempête et réagi, à chaque fois, avec un temps ou deux de retard. La faillite politique est catastrophique, tous les aspects en ont été auscultés, identifiés et documentés. Promesses sans lendemain, inefficacité des politiques conduites, entorses récurrentes à la plus élémentaire des éthiques personnelle ou publique, dévitalisation des partis : tout a contribué, notamment dans les couches populaires, à nourrir le désenchantement, puis la défiance, le rejet,  et, désormais, la haine rageuse. Le télescopage de l’actualité ces derniers jours est cruel, impitoyable même.  Au-delà des manifestations spectaculaires – rituel désormais incontournable de tout soulèvement social – la colère a continué, sur le terrain ou par procuration, à mobiliser le peuple «d’en bas» contre un pouvoir de plus en plus dominé par des politicards désorientés qui ont fait preuve d’un manque criant de sens politique dans la gestion de la crise. Tout cela a achevé de refermer le piège actuel. La main sur le cœur et pour échapper à la vindicte dont ils sont désormais la cible, les responsables au pouvoir ont assuré sans relâche qu’ils entendaient fort bien les messages des Tunisiens, qu’ils comprenaient leur souffrance et leur sentiment de déclassement ou d’abandon. Mais Il sera difficile d’en sortir sans changer de ton, d’allure, de méthode, de politique, de stratégie même, et sans amender en profondeur un mode de gouvernance qui n’a pour l’heure en rien interrompu le cycle délétère des détestations successives des responsables politiques. Ce changement – là est le plus exigeant de tous : il commence par soi-même pour parvenir enfin à convaincre les autres. Mais le peuvent-ils réellement ?

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