Pourquoi nous ne serons pas parmi les premiers à entrer dans l’économie post-Covid ?

La Tunisie, comme tous les pays arabes et les autres du monde, vit aujourd’hui dans l’ambiance anxiogène de la pandémie de la Covid-19 avec les décès successifs qui ont endeuillé un grand nombre de familles. Si la Tunisie et les pays arabes ont pu sortir indemnes de la première vague, la seconde vague a eu des effets désastreux sur le sanitaire avec un nombre de morts et d’infections que nous n’avons jamais connu dans notre histoire contemporaine.
Cette pandémie a eu des effets économiques exceptionnels dans tous les pays arabes qui ont connu une récession sans précédent au cours de l’année passée. Le coût économique de la pandémie est venu renforcer la fragilité des économies arabes qui remonte au début du siècle. En effet, la première décennie de ce siècle a été une ère de ruptures et de changements dans les domaines économiques, industriels et commerciaux. La plupart des pays en développement ont tiré bénéfice de ces transformations, particulièrement ceux d’Amérique latine et d’Asie, et de cette période de forte croissance. Ainsi, les pays émergents, particulièrement le Brésil et l’Argentine, ont-ils pu en tirer profit pour devenir des pays importants dans la globalisation. Ils feront partie du G20 qui sera en charge de la gouvernance globale au lendemain de la grande crise financière de 2008.
Le monde arabe a été la seule région du monde qui est restée en dehors de ce boom économique. Ainsi, la croissance annuelle moyenne des pays arabes s’est située autour de 4,8% entre 2000 et 2016, ce qui représente la moitié de la croissance dans les pays émergents qui ont des performances à deux chiffres.
La faiblesse de la croissance s’explique par le fait que la plupart des pays arabes ont conservé les modèles rentiers dominants mis en place dès le début des années 1970 et ont échoué dans la diversification nécessaire de leurs structures économiques. Les pays exportateurs de pétrole n’ont pas été en mesure d’échapper à ce modèle et le pétrole, le gaz et les autres ressources naturelles ont continué à dominer la dynamique économique en dépit des tentatives de diversification.
De même, les pays non pétroliers qui ont mis l’accent sur l’industrie pour sortir de la dépendance coloniale et construire des économies diversifiées ont également connu le même sort que les pays pétroliers. En effet, la plupart de ces pays, dont la Tunisie et le Maroc, sont restés prisonniers d’un développement orienté vers la promotion des exportations des activités à faible coût de main-d’œuvre.
La fragilité de la croissance dans le monde au tournant du siècle et sa tendance à tirer profit de la croissance globale s’expliquent par des facteurs structurels et l’incapacité de l’ensemble des pays de la région à construire de nouveaux modèles de développement capables d’intégrer les grandes transitions et les transformations de l’économie mondiale lors de cette période.
Mais, parallèlement à ces raisons structurelles, il faut également y ajouter les grands choix de politiques économiques pour expliquer la fragilité de la croissance et sa faiblesse dans les pays arabes. Contrairement aux autres pays émergents, les pays arabes ont poursuivi les politiques économiques traditionnelles et largement conservatrices qui cherchaient essentiellement à assurer la stabilisation des économies et le maintien des grands équilibres macroéconomiques. Ces pays ont réussi à atteindre ces objectifs avec un taux d’inflation moyen de 4,7% au cours de la période allant de 2000 à 2016. En même temps, les déficits publics sont restés limités et n’ont pas dépassé 3,7% au cours de la même période même si le déficit de la balance de paiement est resté élevé à 8,8%.
Ainsi, si ces choix de politique économique nous ont permis de maintenir les grands équilibres macroéconomiques, ils ont lourdement pesé sur l’investissement et n’ont pas favorisé les transformations structurelles nécessaires pour la plupart des économies arabes.
L’échec des pays arabes à opérer les transitions structurelles nécessaires et les choix conventionnels de politique économique sont à l’origine de la fragilité de la croissance et de sa faiblesse dans les pays arabes. La pandémie de la Covid-19 va dans ce contexte frapper de plein fouet les économies arabes et renforcer leurs faiblesses structurelles.
Ainsi, les pays arabes vont connaître la plus forte récession de leur histoire avec un taux de croissance de -5% au cours de l’année 2020 selon les estimations du FMI. La récession dans notre pays sera encore plus marquée avec -8,8%. En même temps, les grands équilibres externes vont connaître une forte détérioration avec un déficit des finances publiques estimé à -10,8% et des balances de paiement estimé à -4,8%.
Toute la question est de savoir comment va s’opérer la sortie de crise et à quel rythme pour l’ensemble des pays arabes. De mon point de vue, la sortie de crise va largement dépendre de deux éléments. Le premier concerne le poids des politiques sauvetage de l’économie et de relance mises en place en 2020 et qui doivent être poursuivies au cours de l’année 2021. Ces politiques vont dépendre des marges de manœuvre financière des pays.
Le second élément concerne la rapidité d’accès au vaccin par les pays et leur capacité à assurer une immunité collective dans des délais courts afin de permettre à l’économie de reprendre sa dynamique.
Or, sur ces deux éléments, notre pays semble en retard par rapport aux autres pays arabes. En effet, les limites de nos marges de manœuvre financière ont réduit l’ampleur de nos stratégies de sauvetage de l’économie. En même temps, nous avons enregistré d’importants retards par rapport à l’accès aux vaccins. Ces deux limites vont lourdement peser sur l’ampleur de la reprise économique et de la sortie de la crise Covid-19 dans notre pays.
La crise de la Covid-19 est venue renforcer les fragilités et les faiblesses structurelles des économies arabes. Mais, comme toutes les crises, elle ouvre également un monde d’opportunités pour l’avenir. Pour bénéficier de ces opportunités, nous devons impérativement mettre en place les stratégies à court terme de sauvetage de notre économie et à moyen terme de transformation et de transition vers de nouvelles dynamiques de croissance et de développement.

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