Place de la Tunisie dans la mondialisation post-Covid

Selon le rapport de la CNUCED1 concernant l’investissement dans le monde 2020, la production internationale devrait au cours de la prochaine décennie connaître de profondes transformations, accélérées par la pandémie Covid-19. La relocalisation, la diversification et la régionalisation entraîneront la restructuration des chaînes de valeur mondiales2. C’est une opportunité à saisir pour les pays du voisinage de l’UE qui sauront se positionner. Comment se place la Tunisie dans cette reconfiguration ?

L’internationalisation de la chaîne de valeur
au cœur du commerce international
Un rapport publié en 2019 par l’Organisation mondiale du commerce indique que les deux tiers du commerce mondial passent désormais par l’intermédiaire de ces chaînes de valeur. On les retrouve pour la production de produits de hautes technologies (ordinateurs, semi-conducteurs, smartphones) mais également pour la fourniture de biens de première nécessité comme les médicaments, la nourriture ou les vêtements. Et, cette tendance s’est nettement accentuée sur la période de 2000 à 2019, en dépit d’un ralentissement lié à la crise financière de 2008.
En effet, la mondialisation a engendré une internationalisation, et donc une fragmentation des chaînes de valeur, aiguillonnée par une vision ricardienne poussée à l’extrême du commerce international. Ainsi, les diverses opérations de conception, de logistique, de production et de services nécessaires à la fabrication d’un produit final sont réparties dans plusieurs pays en fonction de leurs avantages comparatifs, obéissant à une logique de spécialisation, d’efficience, et de réduction des coûts.
Il s’agit de mieux tirer parti des écarts de coûts de main-d’œuvre, de la disponibilité du capital, de la technologie, de la proximité de nouveaux marchés en fort développement. Cette logique d’efficience a permis aux entreprises de réduire les coûts de production avec comme corollaire une plus grande vulnérabilité aux chocs et aux risques.
Or la pénurie de produits observée lors de la crise sanitaire a mis en évidence le danger de cette trop grande fragmentation des chaînes de valeur. Ce n’est pas juste la mondialisation en tant que telle qui rend les chaînes de valeur vulnérables, c’est le fait que l’on concentre chaque étape dans une seule entreprise et un nombre restreint de fournisseurs.
La crise de la Covid-19 va accélérer la reconfiguration des chaînes de valeur mondiales au nom d’une plus grande résilience. L’Europe, les Etats Unis et d’autres, vont ainsi chercher à accroître leur résilience et développer leur propre autonomie à travers des chaînes de valeur majoritairement domestiques protégées par de nouvelles normes contraignantes, qui constituent l’horizon d’une souveraineté retrouvée et revendiquée. Ce qui devrait se traduire in fine plus par une multi-localisation que par une dé-globalisation.

La Tunisie en backup de l’UE, un grand potentiel mais beaucoup d’obstacles
L’évolution des déterminants de la géographie de l’investissement impliquera une concurrence plus forte pour les IDE. Ce qui amène James Zhan, le Directeur de la Division de l’investissement et des entreprises de la CNUCED à dire que « l’évolution du contexte de la production internationale exige un certain rééquilibrage vers une croissance fondée sur une demande régionale et sur les services », et que cette nouvelle donne : « impliquera probablement un recentrage des stratégies de développement à des fins d’attraction des investissements dans la construction d’infrastructures productives et la promotion des services, ainsi que dans l’économie verte et l’économie bleue3. » Ce qui signifie que si la Tunisie veut saisir cette opportunité et se positionner en tant que backup régional de l’Union européenne, elle devra faire face à une concurrence farouche des pays du voisinage sud et est de l’Europe.
Face à ce constat, la CONECT internationale et le Mediterranean Development Initiative ont organisé conjointement un webinaire le 29 janvier 2021 pour discuter de la position actuelle de la Tunisie dans un contexte de mondialisation post-Covid19. La BERD (Banque européenne de reconstruction et de développement) était invitée à présenter son étude sur le potentiel de relocalisation des chaînes de valeur en Méditerranée. L’étude a montré un certain nombre de constats intéressants que l’on peut résumer à travers les graphiques suivants. La Tunisie a fortement profité des chaînes de valeur depuis son Accord d’association en 1995 avec l’UE, pour attirer les investissements et augmenter substantiellement ses exportations. Toutefois elle stagne depuis 2011.


Les 2 tiers de ses exportations se font à travers les chaînes de valeur.


L’intégration à ces chaînes de valeur a transformé l’économie tunisienne vers des biens à plus haute valeur ajoutée, et vers plus de contenu technologique.


Forte de ces acquis, la Tunisie a un grand potentiel pour attirer les chaînes de valeur qui décideraient de se relocaliser, toutefois, un certain nombre de faiblesses structurelles demeurent et doivent impérativement être fixées. Parmi les principales faiblesses, on retrouve l’accès au financement. Plus de 70% des firmes tunisiennes n’ont pas accès au crédit et se retrouvent donc incapables d’adopter de nouvelles normes et standards, souvent très coûteux.


La Tunisie sera sans doute amenée à signer des accords de libre-échange de nouvelle génération avec l’UE afin de négocier les barrières non tarifaires comme les normes et les standards de qualité plus strictes. Ces normes sanitaires, phytosanitaires, écologiques et environnementales rigoureuses pour tous, qui s’imposerait face aux marchés, seront parmi les chapitres les plus importants, car elles se durciront pour refléter une orientation des préférences collectives vers davantage de sécurité ou de précaution, et s’ajouteront aux tarifs douaniers. Un véritable défi pour les entreprises et leurs fournisseurs
De plus, la Tunisie est lourdement pénalisée par un secteur des transport et de logistique inefficace. La STAM et le port de Radès tiennent l’économie tunisienne en otage. Un jour de retard dans le port de Radès équivaut selon la BERD à 1,7% de tarif douanier. Ce qui est lourd à supporter, notamment pour les PME qui n’ont pas suffisamment de trésorerie pour absorber ce surcoût.

L’heure des choix
L’enjeu pour la Tunisie est d’arrimer son économie à toute dynamique européenne tournée vers la réorganisation régionale du modèle de production et d’approvisionnement. Cela exige une mise à niveau aux normes et standards européens, une amélioration de la compétitivité qui passe par une plus grande efficacité des douanes, du transport et de la logistique, des réformes du marché du travail, et du code des changes, et de lever tout obstacle au développement du secteur privé et à la concurrence.
Cette mise à niveau est dantesque, et nécessitera que la Tunisie reprenne les négociations avec l’UE et rectifie le tir sur la forme et sur le fonds, afin d’être apte à renouer avec la croissance dès 2022. Il faudra se baser sur une connaissance fine des zones de force pour asseoir des politiques publiques (et de coopération) et construire des filières industrielles dans les principaux secteurs stratégiques (agriculture, santé, mécanique/électrique et numérique) à même d’intéresser les Européens, et pas seulement. La Tunisie, pourrait dans le cadre de la route de la soie, signée en juillet 2018, attirer aussi les entreprises chinoises. Ces dernières devront à leur tour tirer les leçons de la crise sanitaire, revoir leur stratégie et probablement se relocaliser partiellement en Tunisie ou dans le voisinage, afin d’anticiper le redéploiement européen selon l’empreinte carbone, le Green Deal, la résilience accrue, la numérisation et la proximité de lieux de production par rapport aux services et aux clients.

Notes
1https://unctad.org/fr/press-material/la-covid-19-va-transformer-la-production-internationale-de-maniere-significative
2 La chaîne de valeur désigne l›ensemble des activités productives réalisées par les entreprises en différents lieux géographiques au niveau mondial pour amener un produit ou un service du stade de la conception au stade de la production et de la livraison au consommateur final.
3https://unctad.org/webflyer/world-investment-report-2020

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