Ni vainqueur ni vaincu, tous perdants

Du bras de fer entre les présidents qui se disputent le pouvoir, il n’en résultera ni vainqueur ni vaincu, mais que des perdants. Le pouvoir ne se partage pas, il ne s’arrache pas, il s’exerce. Ils ont perdu la stature de l’homme d’Etat qui agit, dans la discrétion et le respect des institutions, pour le seul intérêt national. Ils ont perdu la grandeur de l’homme sage qui anticipe les crises et les évite. Ils ont perdu la confiance de ceux qui ont placé en eux leurs espoirs pour une vie meilleure, plus digne. Et la Tunisie a perdu un temps précieux, celui du labeur, de l’emploi, du phosphate, des entreprises sauvées de la faillite, des investissements, des richesses que ce pays aurait été capable de créer s’il avait eu d’autres gouvernants.
Juchés dans leurs palais, entourés de conseillers, étroitement protégés, les présidents n’écoutent pas, ne s’écoutent même pas, ne voient pas, ne touchent pas la misère, le désespoir, des jeunes en errance qui ne voient pas le bout du tunnel, des séniors qui ont donné leur vie, leur sueur et leur santé pour la prospérité de ce pays  et qui, à l’automne de leur vie, sont livrés à eux-mêmes, des régions désertées, démunies et dénuées d’ambitions. Leur guerre est ailleurs : qui est le plus fort ? Qui durera plus longtemps ? Cela est désormais clair pour tous les Tunisiens. Ils se sont bien réveillés de leur rêve de révolution, même la fragile liberté acquise est en danger.
Plus bas, dans les rues tunisiennes,  personnel de la santé publique, titulaires de doctorat, agriculteurs, saisonniers du secteur du tourisme, chômeurs de longue date, manifestent leur colère. Les mouvements de protestation s’étendent du nord au sud du pays, qui revendiquant des droits sociaux, qui à la recherche d’un emploi et qui voulant retrouver son travail après des mois de restrictions économiques à cause de la Covid-19.
La situation économique et sociale empire et les Tunisiens sont à bout de patience au terme de la pire des décennies qu’ils aient connue depuis fort longtemps. L’avenir est on ne peut plus flou. Les prévisions affichent des chiffres faramineux en termes d’endettements et de déficits publics, des tendances baissières pour le taux de croissance, les échanges commerciaux et les performances (en berne) de tous les secteurs. Plus personne n’ose investir, ni pense à monter le moindre petit projet. Il n’y a plus ni argent, ni confiance, ni perspectives. Tout est bloqué. Les Tunisiens n’ont plus confiance en leurs dirigeants, en leurs élus, en leur Administration. L’explosion de la corruption, sous toutes ses formes, encouragée par un système D basé sur l’impunité, a fini par amplifier la méfiance des uns par rapport aux autres et la défiance. Les scandales politico-financiers sont devenus légion dans une société jadis renommée par son éducation, son modernisme et sa joie de vivre. Oui, il y avait des inégalités sociales et régionales. Oui, il y avait de la corruption. Oui, il y avait des responsables véreux. Comme partout ailleurs, comme dans tous les pays même parmi les plus riches et les plus démocratiques. Mais il n’y avait pas autant de détresse. Ceux qui ont pris les rênes du pays depuis 2011 ont prouvé qu’ils ne connaissaient rien à l’Etat, à sa gestion, à ses contraintes, à ses règles. Ils ont eu dix ans pour se corriger, pour s’améliorer, mais rien. Ils s’enfoncent chaque jour un peu plus dans la médiocrité et l’incompétence. Une seule idée trotte désormais dans la tête de la quasi-totalité des Tunisiens, jeunes et moins jeunes, où partir. Les gouvernants actuels ont tout perdu, leur parole et leur crédibilité. Il ne leur reste plus qu’à partir et à laisser leurs places à ceux qui sont disposés à s’investir dans la reconstruction de ce pays meurtri. Ils devraient partir sans bruit, sans grabuge, en redonnant la parole au peuple qui devra, cette fois, savoir choisir ses futurs dirigeants. Le peuple n’a plus droit à l’erreur.

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