Chick Corea, légende américaine du jazz, est mort à l’âge de 79 ans

L’illustre pianiste est décédé d’une forme rare de cancer, selon un communiqué mis en ligne sur sa page Facebook. La nouvelle de sa mort suscite une grande émotion chez ses admirateurs et dans le monde de la musique.
Le musicien Chick Corea, légende américaine du jazz, est mort mardi 9 février d’une « forme rare de cancer qui n’a été découvert que très récemment », à l’âge de 79 ans, selon un communiqué mis en ligne sur sa page Facebook jeudi. « Je veux remercier tous ceux qui, tout au long du voyage, ont aidé à faire briller les feux de la musique », a-t-il indiqué dans un message rédigé avant sa mort, selon le communiqué préparé par son équipe. « J’ai l’espoir que ceux qui ressentent l’envie de jouer, d’écrire, de se produire en spectacle puissent le faire. Si ce n’est pour eux-mêmes, alors pour nous autres. Pas seulement parce que le monde a besoin de plus d’artistes, mais parce que c’est plus amusant », a-t-il ajouté.
Pour le monde de la musique et ses nombreux admirateurs, cette nouvelle constitue un choc, tant le temps ne semblait pas avoir de prise sur cet artiste génial et généreux aux allures d’éternel adolescent, avec son large sourire, ses bouclettes grises et ses tenues décontractées. Chick Corea, dont le travail de composition sur claviers électriques et électroniques l’a placé aux avant-gardes de la fusion entre jazz et rock, était l’un des pianistes les plus influents du XXe siècle avec Herbie Hancock, Keith Jarrett, McCoy Tyner ou encore Bill Evans.
*Il s’illustre aux côtés de Stan Getz et Miles Davis
Chick Corea s’est révélé à la fin des années 60 en participant à l’enregistrement de trois albums de Miles Davis (Filles de Kilimanjaro, In a Silent Way et Bitches Brew). Il a ensuite mené une brillante carrière au sein de ses formations (Return To Forever, l’un des groupes mythiques du jazz fusion, Elektric Band, Oregon…). Entre-temps, Corea a également enchaîné les collaborations, de Herbie Mann à Gary Burton, en passant par Wayne Shorter ou le chanteur Al Jarreau qui a enregistré une version d’anthologie de son fameux Spain, avec des paroles. Au cours de sa carrière, le pianiste a obtenu des dizaines de Grammy Awards.
Originaire du Massachusetts, à Chelsea, où il est né le 12 juin 1941, fils d’un trompettiste de jazz, Armando Anthony « Chick » Corea apprend le piano avant de savoir lire, puis il se met à la batterie, vers 11 ans. Inscrit à l’université Columbia à New York à sa sortie du lycée, il arrive à New York en 1959. Un soir, il se rend au club de jazz Birdland où il voit le trompettiste Miles Davis et le saxophoniste John Coltrane interpréter Les feuilles mortes. C’est un choc. « Après ça, (…) pourquoi voudrais-je étudier l’histoire de la civilisation occidentale? », dira-t-il, dans un sourire, dans le podcast Prestige 70, en 2019. Corea abandonne l’université et, après avoir envisagé une carrière de batteur, il est recruté par le saxophoniste Stan Getz.
Chick Corea participe à plusieurs projets et enregistre aussi ses premiers albums solos à la fin des années 1960, notamment Is, où il laisse libre cours à l’improvisation. À l’automne 1968, pour un concert à Baltimore, dans le Maryland, il remplace au pied levé un autre pianiste en vogue, Herbie Hancock, dans le groupe formé par Miles Davis. « Joue simplement ce que tu entends », lui dit le musicien de sa voix éraillée. « Ça m’a vraiment libéré. Parce que j’étais habitué à jouer de la musique improvisée », expliquait-il dans le podcast.
*Un jazz en toute liberté, et bientôt la fusion
Ensemble, Davis et Corea cheminent vers une forme de jazz totalement libérée, sans répétition préalable, au sein de laquelle chaque musicien donne son interprétation du thème, où la spontanéité est essentielle. Miles Davis enregistrera avec Chick Corea certains de ses albums phares, comme Bitches Brew (1970), un album de rupture, révolutionnaire, libéré des canons stricts du jazz pour ouvrir cette musique à d’autres styles, notamment le rock. C’est la naissance du jazz fusion, qui mêle de multiples influences dont le rock, la funk et le rhythm and blues.
En 1971, le pianiste frêle aux cheveux frisés fonde son propre groupe, Return To Forever, pour poursuivre son aventure musicale. Enchaînant albums, concerts et projets, il glanera pas moins de 23 Grammy Awards, les récompenses de l’industrie musicale américaine, le dernier en 2019. Sur scène, infatigable, il fait preuve d’une grande générosité, échangeant sans cesse avec le public, l’invitant à chanter durant de longues minutes des petites phrases mélodiques qu’il dicte au piano…
Ses morceaux comme Spain, 500 Miles High, Crystal Silence ou La Fiesta sont devenus des classiques. Cet Américain d’origine espagnole et sicilienne a toujours revendiqué dans sa musique ses racines latines. Maîtrisant le langage classique, Chick Corea pouvait aussi interpréter sur scène des pièces de Bela Bartok, Chopin ou Scriabine.
« Pendant toute sa vie et sa carrière, Chick a été ravi de la liberté et de la joie à créer quelque chose de nouveau, à jouer aux jeux auxquels jouent les artistes », poursuit le communiqué. « Ma mission a toujours été d’apporter la joie de créer partout où je le pouvais, et d’avoir fait cela avec tous les artistes que j’admire tellement aura été la richesse de ma vie », ajoute le musicien dans son ultime message.
Une mission qu’il a poursuivie durant plusieurs semaines dans les premiers mois de la pandémie. Début mars 2020, il a eu le temps de donner un dernier concert parisien – enchanteur, comme toujours – à la Philharmonie avec le contrebassiste Christian McBride et le batteur Brian Blade. Puis, alors que la majeure partie du monde était confinée, Chick Corea a joué chaque soir (ça se passait vers 1 heure du matin heure française), depuis son studio personnel, en direct sur Facebook, suivi par des milliers de fans sur les cinq continents. Ouvrant et clôturant ses sessions de « pratique » (« practice ») par une sonnerie de gong, il partageait avec les internautes ses exercices, ses réflexions, retravaillant de vieux morceaux, proposant ici et là des thèmes de Mozart ou Chopin, Bud Powell ou Jobim…  Il a découpé des extraits de ces home sessions et les a postés par la suite sur YouTube, comme ces variations sur l’un de ses classiques, You’re Everything (1973).
*Hommages
Plusieurs musiciens ont rendu hommage à Chick Corea jeudi soir, parmi lesquels Quincy Jones qui n’a pas de mot assez fort pour exprimer combien son cœur est « brisé » : « Repose en paix, mon cher frère d’armes », « l’un des plus grands pianistes de jazz et êtres humains qui ait marché sur cette planète », a-t-il écrit sur Facebook et Instagram.
Le vocaliste virtuose Bobby McFerrin a multiplié les hommages sur les réseaux sociaux. Sur Facebook où il a posté son duo sur Spain avec Chick Corea, il a salué « une merveille musicale », « un vrai camarade de jeu » qui l’emmenait « jusque dans des contrées où il ne serait jamais allé par lui-même ».
Le pianiste cubain Chucho Valdés a déploré « la perte irréparable » d’un « musicien incroyable » dont il a « suivi toute la carrière » depuis qu’il l’a découvert dans les années 60.
Le guitariste Al Di Meola, qui a travaillé au sein du groupe Return to Forever de Chick Corea, s’est souvenu de ces années qui ont marqué l’avènement du jazz fusion « avec Weather Report et Mahavishnu Orchestra, une période extrêmement excitante du miliau des années 70 » : « Rejoindre Return to Forever était pour moi un rêve qui se réalisait. Chick était mon musicien préféré et Return to Forever mon groupe préféré quand j’avais 19 ans. »
Le pianiste Danilo Pérez, compagnon de route de géants du jazz comme Wayne Shorter, s’est dit « sans voix, choqué et attristé par la nouvelle du décès du Maestro Chick Corea ».
(Franceinfo, avec AFP)
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