Pour des Incorruptibles tunisiens !

La situation est gravissime dans le pays; on a atteint partout le fond des turpitudes faites d’anarchie politicienne et de scènes de chaos à répétition où le pouvoir est mis au service de la haine, de l’exclusion. La Tunisie ne s’en sortira plus tant que l’on y préserve ce qui en est la cause et l’effet : responsables irresponsables à force d’immoralité et lois illégales dont les plus scélérates de l’ancien régime, toujours en vigueur bien qu’illégitimes de surcroît.

Quelle chance de s’en sortir ?
Ce qui s’est passé et se passe surtout au parlement censé être le détenteur de l’essentiel du pouvoir ne saurait plus durer longtemps. Certes, à voir ce que vient d’avoir lieu dans une vieille démocratie comme les États-Unis, on ne peut s’étonner de l’état de notre pays qui n’a jamais connu ce régime censé être le plus juste ; or, la démocratie est bien fragile et ne tire sa force que de lois justes et légitimes, socle d’institutions crédibles remplissant leur fonction de bonne gouvernance.
Pour autant, bien qu’ayant l’apparence d’être désespérée, la situation chez nous ne l’est que pour qui n’agit pas à bon escient à y porter remède. En effet, la chance de se sortir des pires situations existe toujours si l’on a de l’optimisme la conception d’un pessimisme raisonné, terreau d’un volontarisme qui ne cesse d’agir au mieux. C’est aux pires des inerties que le devoir d’agir se fait le plus pressant, car lorsqu’on atteint le fond, on ne peut que remonter; si du moins il est encore possible d’agir, faire acte de bonne volonté. Or, nombre de mauvaises volontés agissent au maintien, dans le pays, de la situation actuelle bien propice au meilleur service de leurs propres intérêts égoïstes.
Comment avoir la chance de s’en sortir et quels moyens user ? Par l’exhortation du titre, soit l’impératif catégorique de placer des incorruptibles aux rouages sensibles de l’État. La Tunisie, cette exception en puissance dont je parle, n’en manque pas et les rares responsables éthiques ont intérêt à recourir à ces seules compétences utiles au pays hic et nunc. Vivement des Incorruptibles tunisiens !

Au-delà de l’exemple américain
Parler d’Incorruptibles rappelle, bien évidemment, un pan essentiel de l’histoire des États-Unis dont personne n’ignore le rôle déterminant joué en Tunisie, amenant la chute de la dictature et l’arrivée au pouvoir des islamistes dans le cadre d’une alliance capitalislamiste sauvage ; et surtout le soutien yankee vaille que vaille à cette caricature d’islam que représentent le parti islamiste et ses clones contrôlant les rouages du pouvoir.
De fait, depuis 2011, on assiste en Tunisie à un remake politique de la période américaine dite de la Prohibition ; ce qui suppose l’apparition fatale de ces Incorruptibles tunisiens. Au vrai, il y a tant de similarités entre les deux pays et d’accointances entre certains de leurs dirigeants,  particulièrement cet esprit mercantile chez les responsables, de plus en plus diffracté dans une population reproduisant les travers de ses dirigeants.
La Prohibition tunisienne est comparable à celle des États-Unis, notre pays revivant quasiment la fameuse terrible époque s’y étendant de 1919 à 1933, ayant porté sur l’interdiction de la consommation et du commerce d’alcool. C’est qu’en Tunisie, une part des élites est saisie par une fièvre bigote qui rappelle ce qui a amené la Prohibition américaine. De plus, cette frange élitaire tunisienne, déconnectée des réalités populaires, entretient un terrorisme mental qui nourrit le terrorisme physique et les méfaits de pontes du banditisme ayant de plus en plus pignon sur rue.
Tout cela, s’ajoutant au rôle américain précité dans le pays, fait que l’histoire yankee, passée comme présente, nourrit l’imaginaire populaire des Tunisiens, tout comme celui des peuples mondialement. À s’en inspirer, autant se limiter aux hauts faits, dont la geste de ces Incorruptibles qui n’est pas prête de s’effacer des mémoires. De tels agents du vrai ordre éthique protégeant une loi guère plus scélérate ne seraient-ils pas indispensables en Tunisie avec son actuelle Prohibition, sorte de salafisme daéchien similaire à la période noire américaine ? Chez nous, elle est incarnée par un intégrisme tant religieux que profane s’en prenant aux droits citoyens au nom de la morale et d’une législation illégale et illégitime, asservie aux intérêts privatifs, violentant et niant les libertés.

Que faire ? Agir en termes de légalité !
C’est bien d’Incorruptibles comme ceux de l’Américain Eliot Ness qu’a besoin la Tunisie aujourd’hui pour vaincre la Prohibition postmoderne qu’est le terrorisme rampant ayant gangréné ses institutions. Il s’agit d’une nébuleuse d’intérêts, faussement religieux, étant plutôt maffieux, ayant pour point commun le dogme de l’intérêt, qu’il soit moral ou matériel. Et c’est une Prohibition se nourrissant de ce terrorisme mental généré par une vision caduque de l’islam, une lecture intégriste qui en fait une foi obscurantiste, contraire aux droits et aux libertés, au strict service d’un capitalisme sauvage. Ce qui rappelle, au reste, le rôle joué par le protestantisme dans la naissance du capitalisme mercantile en Occident.
La situation étant ce qu’elle est, il importe de ne plus se suffire à parler pour agir concrètement, ne singeant personne en n’oubliant pas que le meilleur régime politique peut engendrer le pire comme nous le confirme la patrie de l’Incorruptible Ness avec son exact opposé, ce président encore en exercice qui a déshonoré la démocratie.
Peut-on agir utile si l’on n’est pas en mesure de concrétiser son action en proposant des initiatives bien identifiées et en prenant les décisions adéquates pour les appliquer au plus vite ? Le temps n’est plus aux palabres, guère utiles sinon trompeurs, car n’apportant aucun changement immédiat. Or, c’est avec un changement incontinent de l’état des lieux et ainsi seulement que les mesures voulues salutaires le seront, en mesure de stopper l’aggravation du terrorisme mental qui s’est emparé du pays, de certains de ses dirigeants particulièrement.
Lutter contre les criminels terroristes et leurs complices maffieux de la contrebande et de la corruption exige de vaillants hommes et femmes éthiques. Et pour être effectivement efficaces, de tels Incorruptibles ne doivent pas être au service de la législation actuelle du pays qui est encore celle de la dictature et dont de larges pans sont obsolètes, scélérats même. C’est qu’ils alimentant la fausse lecture d’un islam perverti au service d’une politique politicienne, justifiant les jugements saugrenus et étant à l’origine d’une confusion des valeurs terribles dans la tête de certains, notamment des jeunes qui croient servir Dieu quand ils ne sont qu’aux ordres du diable.

La porte étroite de la réforme juridique
Dans l’Évangile selon saint Matthieu (7. 13), il est question de cette porte étroite du chemin resserré menant à la vie, alors qu’elle est large et le chemin spacieux donnant sur la perdition. Et celle-ci est la ruine de tout, de l’âme surtout, notamment du peuple tunisien, de ses aspirations à la liberté et aux droits.
Or, l’âme populaire en Tunisie est marquée par une propension à la dignité qui ne saurait se vivre sans libertés ni droits. D’où l’esprit de contradiction si évident dans la mentalité populaire et la tendance à n’en faire qu’à sa tête chez tout un chacun ; ce que Bourguiba nommait démon berbère. Ce dernier est aussi arabe, habitant nombre de responsables irresponsables disséminés dans les allées du pouvoir, en abusant, faisant les pires ravages dans le pays à un point tel qu’il n’est plus tolérable, menant à une catastrophe assurée. Les Incorruptibles tunisiens auront ainsi à s’attaquer à cette Prohibition tunisienne se voulant morale alors qu’elle est immorale.
En premier, forcer la porte étroite vers le salut, élargir le sentier vers le meilleur mérité par le pays et son peuple impose d’abolir au plus vite les lois de la dictature. En second, proclamer et diffuser une saine lecture de la foi d’un islam désormais malade, ayant renié sa veine humaniste et libertaire. Car c’est d’une religion des libertés qu’il s’agit à la vérité, la vie privée et la conscience y étant protégées, la foi ne gérant que les rapports exclusifs entre le fidèle et son Dieu sans la moindre immixtion des autorités publiques, la religion n’ayant pas à intervenir dans le domaine public.
C’est la saine compréhension de l’islam, constitutionnellement religion d’un pays civil, qu’il importe de faire respecter tout autant que les autres dispositions d’une constitution restée lettre morte. Ainsi, on renouera avec la révolution mentale que fut l’islam et qui doit le redevenir, car la religion officielle et la politique s’en inspirant sont intolérantes aujourd’hui, sans nul lien avec le mental des couches populaires. C’est bien ce qui les amène à se laisser aller à vivre leur vie en catimini, informellement, pratiquant ce qui – légitime ou illégitime – les fait survivre dans le milieu de contraintes légales qui leur est imposé et du zèle d’extrémistes de tous bords pratiquant bavures, excès et même violences et meurtres.

Coup de maître du président de la République ?
Comment y arriver, concrètement, quand on assiste à l’opéra bouffe actuel de la politique, notamment après la rupture consommée entre le président de la République et le chef du gouvernement ? Ce dernier, bien que choisi par le premier, semble se complaire à n’être que l’otage des adversaires de celui qui l’a fait président du Conseil, et ce afin de pérenniser son pouvoir grâce au soutien d’une majorité parlementaire n’arrêtant de violer l’État de droit !
Que faire alors de vraiment utile en un pays qui n’a jamais été démocratique quand on voit à quel point une démocratie comme celle des États-Unis peut verser dans sa plus totale négation ? N’est-ce pas, malgré tout, ce qui se passe aussi outre-Atlantique où ce sont les lois du pays qui le sauveront malgré la faillite éthique et juridique de certaines de ses élites ?
Or, pour être utiles, outre d’être justes pour tous, sinon du plus grand nombre, les lois doivent être respectées. Ce qui donne des institutions solides qui font une démocratie sans fragilités. Aussi, c’est bien en jouant la carte du droit bafoué que le président de la République se doit de répondre à son chef de gouvernement rallié à ses adversaires ; c’est même la meilleure dont il dispose au vu de ses compétences propres en tant que spécialiste du droit public, et qui ne sauraient lui faire accepter le rôle de président potiche.
Le pays étant en péril imminent, il a la possibilité déjà d’user du texte constitutionnel autorisant sa déclaration et en profiter pour engager toutes les réformes nécessaires, aussi bien juridiques que politiques. Toutefois, le recours à cette extrémité peut n’être qu’une hypothèse à avancer au cas où l’on refuserait justement ces réformes impératives pouvant être réalisées sans dramatisation inutile, juste une sincère bonne volonté de tous. Comment ? En appelant le parlement à des assises consacrées au remplacement des lois illégales du fait des nouvelles dispositions de la constitution à partir des travaux en cours au sein du ministère de la Justice. Et ce serait d’autant plus urgent qu’il demandera à son gouvernement de donner les instructions pour ne plus appliquer ces lois et, préalablement, au parlement d’en décider le moratoire.
Certes, en cas de refus du gouvernement, et avant le recours à l’article 80, il pourra commencer à placer ses Incorruptibles dans ses deux domaines réservés (Affaires étrangères et Défense),qui sauront donner le bon exemple, finir par imposer leur éthique et forcer le gouvernement à sortir de son inertie. D’autant qu’avant cela ou en parallèle, le président annoncera la couleur en prenant l’initiative de contourner la mauvaise foi de l’ARP de s’acquitter de son obligation d’élection des membres de la Cour constitutionnelle, procédant à la désignation des membres relevant de sa compétence et invitant le Conseil supérieur de la magistrature à faire de même afin que la Cour commence à siéger sans plus attendre les membres manquant, ce qui est parfaitement possible.
C’est bien là ce qui serait le coup de maître de M. Kaïs Saïed qui se veut l’incarnation même de l’éthique, un “poléthique” de la postmodernité tunisienne ! En userait-il à l’occasion de la célébration du triste dixième anniversaire d’une supposée révolution, ce coup du peuple qui, plus que jamais, appelle un contrecoup salutaire ?

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