Les politicards déchaînés, la justice libérée et… le «devoir d’ingratitude» !

Dans les prolégomènes (Al-Muqaddima ) de son œuvre majeure «Le livre des considérations sur l’histoire des Arabes, des Persans et des Berbères», Ibn Khaldoun avertissait : «Sache que les fonctions de juge tiennent une place incomparable aux yeux de Dieu. Les décisions équitables, la justice au tribunal et en toute chose, tout cela contribue au bien-être des administrés. Car, de cette manière, on peut circuler en toute sécurité. Les opprimés sont enfin soulagés. Chacun rentre dans ses droits. Les vies humaines sont protégées. L’ordre est assuré». Cet exercice participe efficacement au fonctionnement de l’État, de la société et de la démocratie dans la mesure où il peut renforcer la confiance du citoyen en sa justice. Parce que, et toujours selon notre célèbre historien, démographe, humaniste et précurseur de la sociologie, «l’injustice ne peut être commise que par ceux qui échappent à la loi commune, ceux qui disposent de l’autorité et du pouvoir» ! Tout pouvoir n’est légitime que s’il existe des contre-pouvoirs. S’adressant au Président François Mitterrand qui venait de le nommer à la tête du conseil constitutionnel français, Robert Badinter n’a pas mâché ses mots : «Monsieur François Mitterrand, mon ami, merci de me nommer  Président du conseil constitutionnel, mais sachez que dès cet instant, envers vous, j’ai un devoir d’ingratitude». Dans ce contexte, les démocraties sont parvenues à faire évoluer leur politique pénale dans le respect de l’État de droit. Tout le monde sans exception, a le droit à un procès équitable et la présomption d’innocence vaut pour chacun.
Dans notre démocratie naissante, encore fragile et vulnérable, l’affaire Nabil Karoui, président de «Qalb Tounes», doit apporter précisément la preuve que la justice fonctionne en toute indépendance. Sa seule boussole. Mais quand ils sont pris dans des filets judiciaires, hommes et femmes politiques crient invariablement au complot. Cette stratégie de défense plus ou moins efficace, repose souvent sur des fantasmes qui se nourrissent avant tout d’un passé où la justice savait obéir au pouvoir. Pourquoi ce soupçon permanent d’une justice instrumentalisée dès qu’un responsable politique est mis en cause ? Sans doute parce que cela a été longtemps la réalité. Depuis l’indépendance, en contrôlant la magistrature, le politique contrôlait les affaires judiciaires. Il n’est pas loin le temps où le personnel politique veillait à ne pas vilipender le pouvoir judiciaire. Aujourd’hui, démocratie oblige, la convocation chez un magistrat d’un chef de parti ou d’un ministre s’accompagne systématiquement d’une polémique et, à chaque affaire politico – judiciaire, l’indépendance des magistrats est remise en cause. Entre stupeur, enthousiasme et fierté d’appartenir à un pays démocratique, nous voilà donc projetés dans les marécages de ces affaires. Devenus malgré eux voyeurs, les Tunisiens qui ont toujours fermé les yeux sur les frasques de leurs politiciens, considérés avec indulgence dès lors qu’elles n’allaient pas à l’encontre de leurs intérêts, le sentent bien : avec l’affaire Nabil Karoui, une digue a été rompue. Une frontière que la peur, la méfiance, l’indifférence, le je-m’en-foutisme, appelons cela comme on voudra, empêchaient jusque-là de franchir. Les Tunisiens seraient-ils un brin schizophrènes face à cette justice libérée de la mainmise du pouvoir ? Ce qui façonne largement leur opinion, c’est ce que disent les médias et les politiques, car la plupart des gens méconnaissent l’institution. Ils ont des excuses. L’appareil judiciaire est complexe,  son organisation, opaque, son vocabulaire, jargonneux. Et tout le monde n’a pas fait des études de droit. Le repli sur soi est un risque permanent, surtout quand on est attaqué injustement. C’est le cas quand une institution commence à faire évoluer son rôle indépendant dans le respect de l’État de droit, la justice est mise en cause de façon injustifiée. Pour faire découvrir la lointaine planète Justice,  il est essentiel de faire de la pédagogie communicative. C’est en se repliant sur eux-mêmes, en rasant les murs et en cultivant le secret, que les responsables de cette honorable institution en pleine évolution alimentent les idées fausses.

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