Les «pions», les erreurs et… le scénario vertigineux d’un nouveau tremblement

En relisant «Al-bayadek» (les pions), une pièce théâtrale de Mustapha Fersi, censurée en 1970 et qui n’a été publiée dans un livre qu’après vingt ans (1990) avec une préface signée de ma plume, je me suis retrouvé avec le sentiment tenace d’avoir vécu une scène de dévoilement, comme si la puissance narrative de la pièce avait arraché le filtre d’habituation qui fait voir le quotidien d’une «révolution» kidnappée, avec le regard de la banalité.
«Toutes les révolutions sont des échecs, mais elles ne sont pas toutes le même échec», écrivait Georges Orwell. Mustapha Fersi n’est pas forcément d’accord. Il insiste à démontrer, dans cette pièce, que les mêmes erreurs sont communément commises dans toutes les révolutions. Deux d’entre elles sont les plus frappantes : la première est de croire que tout s’est passé le jour même du soulèvement. En réalité, même si cette date reste hautement symbolique,  «les coups de pioche « avaient commencé bien avant. La deuxième erreur est la vision optimiste qui semble s’imposer et qui veut que toute révolution se solde par un  nouveau système «salutaire», incarné d’une manière magistrale par les bienveillants. L’exemple tunisien, comme plusieurs autres exemples dans l’histoire, a démontré le contraire : marginalisées, émiettées, fragmentées, réduites à l’impuissance, les «forces révolutionnaires» sont embarquées dans une spirale mortifère !  De celles-ci, il ne reste que des oripeaux dont les représentants sont impuissants à comprendre le sens de l’histoire et à appréhender les aspirations d’une population excédée par l’infélicité dans laquelle les kidnappeurs de la révolution ont plongé le pays. Nous y sommes !
Entre Georges Orwell et Mustapha Fersi, mon sentiment peut paraître largement exagéré. Mais il traduit l’influence profonde que les visions impulsées par la création artistique et littéraire ont sur nous.
En hiver 2011, le soulèvement populaire révélait le malaise d’une Tunisie qui se sentait reléguée. Il montrait la coupure béante qui s’est creusée entre le pouvoir en phase avec le pays intérieur où, pour toute une frange des habitants, joindre les deux bouts relève de la gageure. Dix ans plus tard, la situation est encore explosive. Les Tunisiens, quel que soit leur bord, n’en peuvent plus. Ils ont dépassé le cap de l’exaspération. Personne ne peut donc exclure le scénario vertigineux d’une nouvelle révolution. Ce qui ferait la force d’un futur tremblement, c’est qu’il ne s’agira  pas d’un soulèvement social ou catégoriel jetant dans la rue une partie des Tunisiens contre une autre, mais d’un élan qui mêlera  jeunes et vieux, chômeurs et employés, classes populaires et plus aisées. Face à cette masse et à cette diversité, le pouvoir actuel aura les plus grandes difficultés à jouer la division pour maintenir un statu quo illusoire. Dans un climat de défiance généralisée vis-à-vis de cette classe politique, tous les discours sont devenus inaudibles. Le peuple tunisien demande aujourd’hui une remise à plat de la redistribution des richesses nationales, veut remettre la souveraineté du peuple au centre de la vie politique et entend reprendre en main son destin, qu’un clan sectaire lui a confisqué. Jamais les Tunisiens n’ont été aussi unanimes à réclamer un clap de fin sur ce feuilleton tragi-comique long de dix ans.
Véritable arme politique, le «Dialogue national» prédit par le Secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail,  nourrit les conversations, mais ne figure pas parmi les principales priorités des Tunisiens. En dépit du battage politico-médiatique incessant sur cette obsession de l’actuelle classe politique, le pouvoir d’achat, la santé, l’accaparement du pouvoir et des richesses par une classe, une caste ou une mafia, les inégalités sociales abyssales, l’indépendance de la justice et la déconnexion des dirigeants politiques d’avec les réalités, préoccupent davantage une population déçue. L’heure n’est donc plus aux rafistolages, aux petits ravalements de façade. Pour se rattraper avant qu’il ne soit trop tard, la classe dirigeante doit se dépasser, redéfinir l’architecture de sa politique, sa doctrine, son fonctionnement, ses priorités, bref se réinventer.

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