La ruine, dernier soubresaut de la farce révolutionnaire

Mieux que tout bilan savant, l’opinion des Tunisiens  sur ce qu’on a encore le culot d’appeler une Révolution est éloquente : pour près de 60% d’entre eux, c’est un échec cuisant sur tous les plans.
Pour expliquer le dévoiement puis la faillite de ce qui a été perçu dix ans plus tôt, comme un immense espoir, les analyses et les gloses se bousculent. Économistes, sociologues, historiens et politologues, chacun y va de son explication, plus ou moins convaincante, mais tous parviennent à la même conclusion : la Tunisie traverse une crise quasi-existentielle et l’espoir d’un redressement s’amenuise jour après jour.
Les responsables de cette situation, que dis-je,  les coupables, sont connus de tous : une ribambelle de politiciens dénués de tout sens patriotique à laquelle s’ajoute un ramassis de vendus à des forces allogènes et dont la seule compétence est de souiller et de pourrir tout ce qu’ils touchent.
Ils ont commencé par toucher la Constitution de 1959 pour accoucher d’une constitution qui rend le pays ingouvernable.
Ils ont touché la loi électorale de manière à empêcher l’émergence d’une majorité claire au Parlement et donc la réalisation d’une stabilité politique.
Ils ont touché aux fondamentaux de notre politique économique au point de faire de la Tunisie un cancre pour les institutions financières internationales.
Ils ont touché aux principes qui gouvernaient la diplomatie tunisienne si bien que la Tunisie est devenue inaudible et insignifiante sur la scène internationale.
Ils ont, enfin, tué tout espoir, poussant nos meilleurs médecins et ingénieurs à l’exil et les plus fragiles à l’enrôlement dans le djihad en Syrie ou à la noyade dans le détroit de Sicile.
Cette race maudite semblable à une lèpre a commencé, au lendemain du 14 janvier 2011, par diviser les Tunisiens et par les dresser les uns contre les autres.
Tous ceux qui, de près ou de loin, ont occupé des responsabilités sous Ben Ali ont été ostracisés, traqués, humiliés, dépouillés de leur citoyenneté et, parfois même, de leurs biens. Résultat : l’administration tunisienne et la haute fonction publique ont perdu leurs meilleures compétences, laissant souvent le champ libre à des ignares et à des profanes. Et, quand un chef de gouvernement a la bonne idée de faire appel à un de ces « Azlam » pour sa compétence en économie reconnue, il est accusé de recycler des corrompus et de trahir la Révolution.
Dans la chasse aux sorcières inaugurée au lendemain de la Révolution, les hommes d’affaires n’ont pas été les derniers à être servis : entre racket,  campagnes de calomnies, et procès bâclés, ils ont été désignés à la vindicte populaire comme des voleurs et des suceurs du sang du peuple dont la fortune est forcément douteuse. Certains magnats ont compris le message et sont allés investir dans des pays où ils n’étaient pas soupçonnés d’être des escrocs. L’UGTT, Palme d’or de la désobéissance sociale et de la pagaille, a achevé de dégoûter les derniers entrepreneurs aussi bien locaux qu’étrangers désireux de préserver le tissu industriel.
Non contente d’avoir soufflé sur les braises de la haine de classe, cette vermine qui ronge l’âme de notre pays depuis 10 ans a cru bon de souffler également sur celles des croyances religieuses : il y aurait parmi nous de bons musulmans entourés d’une multitude de mécréants et le 6e Califat serait la solution à toutes nos difficultés. Pour mettre tous les impies sur le droit chemin, on commencera par brûler les mausolées de leurs saints à travers le pays et, comme cela ne suffit pas, par organiser de grandes messes à des prêcheurs de haine religieuse fichés par les polices du monde entier.
En dernier ressort et selon les circonstances, on fera appel à une nuée de terroristes prête à semer l’effroi sur les plages de touristes, dans les villes et même dans les montagnes les plus reculées ; au nom de la pureté de la foi, tout est bon à décapiter : un policier, un berger ou un simple passant malchanceux.
Face à cette montée d’égout et à cette conspiration de traîtres, l’Etat, désormais théâtre de guerres intestines, infiltré de toutes parts, vacille et recule, ne sachant plus imposer le respect de la loi et des institutions.
La corruption et la contrebande fleurissent au vu et au su de tout le monde malgré quelques arrestations qui tiennent plus du spectacle que de la volonté de lutter contre ces fléaux. L’humiliante capitulation de l’Etat tunisien au chantage d’une poignée de voyous au « Kamour » restera, à jamais, l’une des pages les plus sombres de son histoire.
Pour dissimuler l’ampleur de l’échec et du désenchantement général, les rentiers de la Révolution, ceux qui en ont fait un fonds de commerce juteux, vantent à haute voix certaines avancées et notamment l’indépendance retrouvée de la justice tunisienne : ne s’est-elle pas affranchie de la tutelle de l’Exécutif ? Le Conseil supérieur de la magistrature n’est-il pas un acquis révolutionnaire? Hélas, nous en sommes loin et le corps de la magistrature, rongé par les divisions partisanes et idéologiques, n’est pas en mesure, à ce jour, d’assurer une justice efficace et sereine.
L’affrontement public et le déballage de linge sale entre le président de la Cour de cassation et le procureur de la République du tribunal de Tunis sont l’illustration la plus éclatante du malaise qui règne dans la sphère judiciaire.
Et la liberté d’opinion me direz-vous ? N’est-elle pas un acquis indiscutable de la Révolution ?
Il faut concéder au dernier carré des adeptes de la farce révolutionnaire que la parole s’est effectivement libérée ces dernières années.
Grâce à cette liberté chèrement acquise, la diffamation, la vulgarité et l’obscénité règnent en maîtres sur nos plateaux télé, sur les réseaux sociaux et dans certains  journaux : on peut maintenant salir, invectiver, calomnier librement et sans crainte de représailles judiciaires.
Dans ce déferlement de bassesse, nul n’est épargné, ni le chef de l’Etat, ni le Chef du gouvernement, ni le simple citoyen: tous égaux devant l’insulte…un progrès indiscutable.
On en vient presque à regretter une époque où s’attaquer à la dignité d’un responsable étatique vous conduisait immanquablement à la case prison. D’ailleurs, les Tunisiens, gavés de bouillie révolutionnaire, affichent sans complexes leur nostalgie pour une dictature qui remplissait au moins leurs assiettes et assurait du travail à leurs enfants.
Mais en fin de compte, cela n’est-il pas le prix à payer pour notre démocratie naissante ? Si par pratiques démocratiques, on entend les comportements indignes d’un bon nombre de députés à l’ARP, le tourisme parlementaire et les financements occultes des partis pointés par la Cour des comptes, on voudra bien m’accorder un temps de réflexion avant d’émettre un avis définitif…
En dépit de ce bilan peu réjouissant, on distingue une petite lueur d’espoir : nous sommes proches de l’immunité collective ; en effet, nous allons bientôt dépasser le cap des 60% de déçus ou,  n’ayons pas peur des mots, de cocus de la Révolution. Une fois atteint ce taux de contamination, il se pourrait fort bien que nous soyons définitivement immunisés contre l’illusion révolutionnaire et son cortège de virus mortels.  γ

*Avocat et éditorialiste

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