Dix ans de mensonges, un système de dictature

Le 14 janvier 2021, la Tunisie a fêté le dixième anniversaire d’une révolution fantôme, une virtualité jamais transformée en réalité, n’ayant été que ce coup du peuple épris de ses droits et libertés dont la faim a signifié la fin de l’ancien régime. Or, le peuple est à ce jour privé de ce qu’il a réclamé par son coup, ayant été maintenu hors du coup par une classe politique au pouvoir vorace en privilèges et immunités.
En effet, le système de la dictature est resté en place et la réforme juridique qu’impose la Constitution est retardée chaque année tout comme l’instauration de la Cour constitutionnelle. Il faut dire que la Constitution n’est pas simplement violée, étant demeurée lettre morte. Cela fait donc dix ans de mensonges de la part des dirigeants du pays, au pouvoir ou non, toutes tendances confondues ou presque.

Système de dictature
Si l’on continue, sans vergogne, à mentir ou à se mentir, entretenir l’illusion d’une révolution en Tunisie, c’est que le pays est toujours dans un système de dictature. Car si l’ordre dictatorial a été officiellement mis à bas entre décembre 2010 et janvier 2011, cela ne fut, au mieux, qu’une révolution virtuelle ou postmoderne ; or, la postmodernité est l’époque où les mots sont vidés de sens ou emportant la signification et son contraire; ce qui est bien connu dans la langue arabe.
De fait, il s’est agi d’une action d’envergure entreprise au nom du peuple, avec la bénédiction, sinon l’investissement actif, des anciens soutiens de la dictature, et qui était conforté par l’adhésion quasi totale du peuple. D’où, la révolution mentale qui a bien eu lieu chez les masses et dont usent et abusent les responsables au pouvoir depuis la “fuite” du dictateur, servant moins le peuple, toujours asservi, que leurs propres intérêts. En effet, si la révolution politique a été virtuelle, elle était bien réelle au niveau de la psychologie populaire, ayant transformé les masses, éveillées à leurs droits. Toutefois, elle n’a pas eu le même effet dans la tête des responsables demeurés, tous ou presque, irresponsables au sens d’inattentifs aux revendications sociales.
Et c’est justement en quoi consiste le système de la dictature qui gouverne le pays avec ses lois scélérates pour servir ses privilégiés. Ainsi, depuis dix ans, la mafia au pouvoir autour du dictateur s’est-elle démultipliée avec de petits dictateurs ou zaïmillons, selon l’expression de Malek Bennabi, reproduisant une même classe de profiteurs, ayant juste remplacé les anciens profiteurs par de nouveaux à tous les rouages du pouvoir. Un signe qui ne trompe pas, illustration la plus éloquente, est donné par le parlement censé incarner le pouvoir du peuple.
Aussi, six ans après son coup, la situation du peuple en termes de misère, de droits et de libertés est restée la même sauf sur le papier puisque les lois de l’ancien régime sont toujours en vigueur. Le seul changement enregistré fut l’empressement des nouveaux gouvernants, au nom des persécutions subies, de se faire grassement dédommager comme s’ils étaient les seules victimes de la dictature, comme si le peuple n’était pas la première et véritable victime, comme s’ils ne se sont opposés au régime déchu que pour prendre sa place, avoir ses privilèges et immunités ! Ce que nous vérifions aujourd’hui encore et depuis dix ans déjà. À supposer que le prix de la douleur soit encaissé sur le dos du peuple, on n’a jamais vu de pretium doloris sans limite de temps !

Possibilité d’une démocratie
L’espoir était pourtant très fort pour que la révolution virtuelle devienne vite réelle, que le coup du peuple n’ait nul besoin de contrecoups populaires pour contrer de tels profiteurs. On était bien en droit de croire à la possibilité d’une démocratie n’ayant pas besoin pour être érigée, comme du temps de la dictature, de contestations et de nouveaux drames.
Or, rien n’a changé à ce niveau ; même l’acte retenu comme fondateur de la “révolution” a été répété maintes fois, des immolations peut-être encore plus dramatiques et justifiées que le suicide de Bouazizi, mais sans guère plus d’effet ! Le pouvoir en place, bien qu’étant celui d’anciens persécutés, était aussi autiste que celui des persécuteurs du peuple d’antan. Rien n’a changé !
Aussi, l’espoir populaire bien réel a-t-il été trop vite déçu. Et d’année de privation en année de persécution, une colère dévastatrice du peuple semble prendre racine petit à petit dans une société désenchantée, étant toujours asservie au système de la dictature de par ses lois et les réflexes de ses profiteurs. Ce qui finira fatalement par donner lieu au fameux contrecoup populaire, car rien ne résiste à une faim populaire de dignité.
Au demeurant, c’est au nom de ce terreau de mécontentement populaire que le président de la République a été élu confortablement avec le slogan bien trouvé de rendre le pouvoir au peuple. Ce qui revenait à redonner consistance à cette possibilité de démocratie en Tunisie. Et revoilà renaître un nouvel espoir d’autant plus fort qu’il venait au pire moment d’une désespérance généralisée tout en émanant d’un homme réputé intègre, et surtout spécialiste du droit. Comment accepterait-il une seule seconde d’être président d’un État gouverné par des lois illégales ?
Or, il n’a rien fait encore que parler, gouvernant non avec des lois enfin justes, légales et légitimes, mais avec de la pure incantation. En cela, il ne faisait rien d’autre que ses supposés adversaires usant de la même langue de bois, tout en étant sur un autre registre, celui d’être de l’opium pour le peuple qu’on souhaite anesthésié. Car le résultat est le même : la préservation du statu quo juridique, la perpétuation des lois de la dictature et donc des abus du pouvoir, même s’il se revendique démocratique sans oser une once de ce qui fait la démocratie.

Nécessité de l’État de droit
Face à ce fiasco général, la responsabilité du président de la République est grande, ne serait-ce que d’avoir rallumé en vain l’espoir dans les cœurs meurtris. Certes, son rôle a été rabougri dans le régime actuel, mais il ne manque pas moins de moyens, certes limités, pouvant se révéler fort efficaces. Déjà en spécialiste du droit public, il pouvait proposer au parlement des projets de loi dont l’examen est prioritaire pour abolir au moins les lois scélérates de la dictature dans les domaines sensibles, généralement tus au prétexte de la morale ou de la religion, alors qu’il n’en est rien et qu’elles sont, qui plus est, illégales au vu du texte constitutionnel.
Ensuite, l’éminent juriste qu’il est n’ose même pas prendre l’initiative, s’imposant désormais au vu de la mauvaise foi des parlementaires, de nommer les membres de la Cour constitutionnelle lui revenant de droit et d’appeler le Conseil Supérieur de la Magistrature de faire de même afin de contourner le blocage au parlement du vote des membres restants, permettre ainsi, malgré leur absence, le démarrage des travaux de la Cour avec une majorité suffisante au vu du quorum des réunions de l’institution.
De même, comme la Tunisie est en péril, il ne se décide pas d’user de la disposition constitutionnelle en la matière pour officialiser cet état et en profiter pour réformer l’État en pleine déliquescence.
Pourtant, la moindre initiative de nature à sauver le pays est urgente, d’autant mieux qu’elle aura un impact favorable sur les mentalités et répondra aux attentes populaires, notamment celles d’une jeunesse réduite, sans droits ni libertés, à l’état de mort-vivant prêt à s’offrir à n’importe quelle mort dans l’espoir de non plus seulement survivre, mais échapper à sa condition de mort par anticipation.
Et les initiatives concrètes ne manquent pas, outre celles précitées. D’autres encore sont possibles si la volonté ne manque pas ! Par exemple, mieux agir qu’on ne le fait afin de récupérer les avoirs spoliés du peuple, gelés dans les banques occidentales et sur le point d’être perdus pour la Tunisie. Encore mieux, de ne plus continuer à accepter sans broncher de rembourser la dette de la dictature au nom du peuple sans même obtenir un moratoire à défaut de son effacement ou, pour le moins, sa conversion en investissements de la part de ces pays se disant soucieux de la réussite de la transition démocratique tunisienne et de la stabilité du pays.
Dix ans après la supposée révolution faisant du peuple majoritairement pauvre une vache à lait de nouveaux profiteurs s’étant ajoutés aux anciens toujours en place, il est temps  d’en finir avec le faux État de droit qui est toujours celui de la dictature, alors qu’il n’est, tout au mieux, qu’un État de similidroit : un supposé droit, mais juste en apparence et qui est toute illégalité, telles ces lois de la dictature gouvernant le pays et martyrisant comme avant son peuple.

Changer les mentalités
L’impératif catégorique, aussi bien éthique que juridique, pour le président de la République est d’agir, et pour le moins dans les domaines réservés au chef de l’État que sont la défense et les Affaires étrangères. Car il demeure le seul espoir du peuple pour éviter son contrecoup en le munissant de ses droits et libertés. D’autant plus qu’il s’y est engagé et qu’il n’y a aucune raison de douter de sa bonne foi.
Aussi, comme la diplomatie est de son exclusif ressort, nous l’invitons à user de ses prérogatives en demandant aux partenaires de la Tunisie, notamment l’Union européenne, la transformation du visa actuel en visa biométrique de circulation, respectueux à la fois des réquisits sécuritaires et du droit des Tunisiens à la libre circulation.
Ce sera bien une action de courage politique et éthique au symbolisme fort de rupture avec la mentalité d’antan. Car cela révolutionnera non seulement les habitudes d’injustice flagrante et de désordre dans les rapports mondiaux, mais contribuera aussi au changement nécessaire des mentalités mercantiles de l’Occident. En effet, ayant renié ses valeurs sous la poussée du capitalisme sauvage, il ne se soucie aujourd’hui que de la survie de ses intérêts en s’alliant à l’islamisme intégriste qui lui permet, entre autres services précieux, de transformer les pays pauvres en souks où tout se vend et s’achète à vil prix.
C’est ce que permet l’état actuel de fermeture des frontières, devenu pourtant inadmissible en Méditerranée, y ayant créé un charnier, un holocauste moderne selon la terrible expression d’une voix juste d’Europe. Or, les drames s’y multiplient et nos jeunes, privés de leurs droits et de leurs libertés dans leur pays, n’hésitent plus à y tenter, au péril de leur vie, la traversée de la mort clandestinement. Or, il a été démontré qu’il est parfaitement possible d’en finir avec de tels drames par l’instauration du visa biométrique de circulation délivrable gratuitement pour une année avec renouvellement automatique tant que son titulaire n’aura pas excédé un séjour de trois mois maximum durant la validité du visa.
Il ne s’agit pas de faveur, mais d’un droit, car il viendra compenser la vraie faveur qui est octroyée par la Tunisie aux pays étrangers et consistant à prélever sur son territoire les empreintes digitales de ses citoyens. Ce qui est contraire au droit international !
De plus, ce sera aussi dans l’intérêt bien compris non seulement de la Tunisie, mais aussi de ses partenaires — occidentaux surtout —, car un tel visa fera disparaître toute tentation à la clandestinité. Sans parler de ses retombées économiques bénéfiques, puisque la libre circulation donnera un coup de fouet au trafic entre les deux rives de la Méditerranée tout en encourageant les projets économiques à cheval entre plusieurs pays dont sont souvent porteurs nos jeunes qui s’expatrient,  mais qui ne sont viables que dans un système de libre circulation humaine, tout comme on l’a fait pour les marchandises !
Au reste, cet outil parfaitement connu et reconnu dans les relations internationales pourrait également être proposé et demandé à l’OIF pour être visa francophone de circulation et ce à l’occasion du sommet du cinquantenaire devant avoir lieu en Tunisie, à Djerba, en fin d’année.
Par conséquent, nous invitons le Président de la République et son ministre des Affaires étrangères d’agir sans plus tarder à ce que la diplomatie de la Tunisie, qui se veut un État de droit démocratique, appelle solennellement et au plus vite l’Union européenne, siège de concentration de la plus grande communauté tunisienne expatriée, à la transformation du visa actuel en visa de circulation, la meilleure arme qui soit actuellement contre la clandestinité et ses drames. Et ce sera le plus sérieux soutien à la transition vers le meilleur en cours dans le pays et qui est en train de virer vers le pire.
Ainsi saluera-t-on vraiment le coup du peuple tunisien en son dixième anniversaire en reconnaissant la maturité des Tunisiens et le mérite de la Tunisie à un traitement digne en reconnaissant le droit de ses ressortissants à circuler librement dans le monde, notamment entre leur pays et l’Union européenne, son plus proche voisin dont elle dépend tout formellement et qui ne saurait se désintéresser de son sort, surtout pas de son salut démocratique. Et il passe aujourd’hui par des initiatives courageuses comme celle-ci balisant la voie à d’autres du même esprit vers plus de solidarité réelle en un monde qui a changé et qui se doit d’être, enfin — du moins en Méditerranée — un monde d’humanité, une mondianité .

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