Aux origines de la déconvenue de la Révolution !

Nous vivons aujourd’hui le dixième anniversaire de la Révolution tunisienne qui a donné le signal de départ aux printemps arabes dans beaucoup de pays. Un dixième anniversaire pour tout évènement d’importance est toujours l’occasion de festivités mais aussi d’analyses et d’évaluations de ce qui a été réalisé et l’occasion également pour ouvrir de nouvelles perspectives. Une décennie est une période assez longue pour faire le bilan et envisager l’avenir.
Or cet anniversaire, contrairement aux années précédentes, est passé presque inaperçu, sans grandes manifestations. L’air du temps n’est pas à la joie mais plutôt à la morosité. Il faut dire que les incertitudes et les nuages ont assombri le ciel de cette Révolution. Ce sont aujourd’hui les frustrations qui dominent l’espace public suite à l’incapacité de la Révolution à réaliser les rêves et les espoirs de ces jeunes sortis un certain hiver 2011 pour balayer un régime devenu anachronique par rapport à l’évolution du monde.
Dans l’analyse de l’évaluation des Tunisiens de la Révolution, il est important de sortir des appréciations générales et des perceptions qui, en dépit de leur importance, ne prennent pas en considération le vrai sentiment de la population sur l’évolution des évènements dans notre pays. Or, le récent sondage d’opinions effectué par Sigma Conseil sur l’appréciation des Tunisiens de dix ans de révolution est très riche et comprend une multitude de dimensions. Dans cette chronique, nous allons nous arrêter sur quatre dimensions essentielles soulignées par le sondage.
La première question concerne le bilan que font les Tunisiens de la situation actuelle et du parcours de la Révolution au cours de cette décennie. A ce niveau, la réponse des Tunisiens est forte et sans équivoque : 58% considèrent que la Révolution a échoué. Si l’on rajoute à cette frange les 30% de l’échantillon qui considèrent que la Révolution n’a pas réalisé grand-chose, nous atteignons presque 90% qui ont une évaluation négative du processus révolutionnaire.
Cette déconvenue est expliquée par l’incapacité de ce processus à atteindre les objectifs de la Révolution. Cet échec a amené 67% de l’échantillon à indiquer que la situation de notre pays s’est beaucoup détériorée par rapport à celle qui prévalait avant la Révolution.
La seconde question sur laquelle nous souhaitons nous arrêter à travers les résultats de ce sondage concerne les raisons de la déconvenue de la dynamique révolutionnaire entamée il y a dix ans. L’une des premières raisons évoquées concerne la situation économique et l’incapacité des différents gouvernements à l’améliorer. Pour 85% des Tunisiens, la situation économique avant la Révolution était meilleure et les différents gouvernements n’ont pas été en mesure de l’améliorer et de répondre à leurs attentes.
Parallèlement aux raisons économiques, la situation sociale constitue l’une des limites du processus révolutionnaire et près de 83% des Tunisiens considèrent que l’influence de la Révolution sur la situation sociale a été négative. D’autres causes de cette déconvenue sont évoquées par les Tunisiens. Parmi ces questions, celle de la corruption revient le plus souvent et constitue pour 76% des Tunisiens l’une des raisons de cet échec. Les personnes interrogées indiquent que ce phénomène s’est accentué après la Révolution et s’est renforcé suite au recul des institutions de l’Etat et des mécanismes de contrôle.
Parmi les raisons évoquées, l’une concerne la situation des infrastructures qui n’a pas connu d’améliorations depuis le déclenchement du processus révolutionnaire. Pour 88% des Tunisiens, la Révolution n’a pas favorisé une amélioration sensible de la part de l’Etat des infrastructures, provoquant un recul considérable à ce niveau.
Cette étude met aussi l’accent sur la marginalisation des régions de l’intérieur. En effet, leur développement a été une des principales revendications de la Révolution. Sur cette question, 84% des personnes interrogées considèrent que la Révolution n’a pas favorisé de manière effective l’amélioration des conditions économiques de ces régions et n’ont pas contribué au déclenchement d’une véritable dynamique de développement. Cette poursuite de la marginalisation a été à l’origine de la forte mobilisation sociale, des conflits et confrontations qui rythment la vie dans ces régions au cours des derniers mois.
Cette étude souligne bien d’autres raisons qui expliquent l’échec et la déconvenue de la Révolution aux yeux des Tunisiens. Pour 86% d’entre eux, cet échec trouve ses origines dans le recul de l’Etat et des institutions de maintien de l’ordre. La faiblesse de l’Etat est à l’origine du développement du crime pour 63% de Tunisiens.
On ne pourra dans cette chronique évoquer tous les motifs d’inquiétude. Mais, il faut souligner une question importante qui concerne la tolérance. A ce propos, 78% des Tunisiens considèrent que l’intolérance a beaucoup augmenté depuis la Révolution avec la montée de la violence, particulièrement la violence politique.
La troisième dimension sur laquelle nous voulons nous arrêter concerne les aspects positifs de la Révolution. En effet, en dépit des inquiétudes et des déconvenues, les Tunisiens ont souligné des acquis importants de la dynamique révolutionnaire dans notre pays. L’ensemble de ces aspects concernent la dimension politique et l’ouverture de l’espace politique et sa démocratisation.
L’un des plus importants acquis évoqués concerne la liberté d’expression. En effet,  83% considèrent qu’elle a connu un important développement après la Révolution et sont largement satisfaits par cette évolution. L’autre évolution positive concerne la participation de la femme dans l’univers politique et 77% considèrent qu’elle est un des acquis de cette révolution.
La quatrième dimension importante que nous avons retenue de ce sondage concerne la perception des Tunisiens de l’avenir. Les frustrations, les inquiétudes et les doutes auraient pu conduire les Tunisiens à une perception négative sur l’avenir et à des doutes sur notre capacité à ouvrir de nouvelles perspectives à notre expérience politique. Or, les résultats de ce sondage sont plus équilibrés et montrent une grande confiance dans l’avenir et dans notre capacité à sortir des crises. Ainsi, 40% sont persuadés que la situation économique ira en s’améliorant au cours des cinq prochaines années. De la même manière, 44% sont persuadés de la même amélioration au niveau social et sont optimistes quant à notre capacité à sortir de la marginalité et des crises sociales. Enfin, à la question de faire le choix de l’immigration, 62% des Tunisiens refusent de quitter le pays pour fuir les crises actuelles. Au contraire, ils veulent poursuivre leur engagement afin d’améliorer la situation et contribuer ainsi à construire des lendemains qui chantent.
Cette étude est très importante dans la mesure où les résultats qui en découlent nous donnent une idée plus réaliste de la perception et de l’analyse des Tunisiens de la trajectoire de la Révolution. Au moment où certains responsables politiques et analystes mettent l’accent sur les frustrations et la perte de confiance de la société dans la dynamique révolutionnaire, les Tunisiens apparaissent plus équilibrés et plus nuancés dans ce sondage. En effet, s’ils reconnaissent les difficultés et les échecs de la dynamique révolutionnaire, particulièrement aux niveaux économique et social, ils apprécient à leur juste valeur les avancées et les acquis, spécialement au niveau politique. Le plus important est qu’une large partie d’entre eux n’a pas perdu l’espoir dans notre capacité à réussir notre transition démocratique et à ouvrir de nouveaux horizons à notre expérience historique.
Les résultats de ce sondage sur la perception des Tunisiens de la dynamique révolutionnaire montrent les grands défis auxquels les forces politiques, les organisations sociales et la société civile doivent faire face. En effet, ces forces doivent traduire cette espérance des Tunisiens en de nouveaux projets et de nouvelles politiques afin de sortir des crises à répétition que nous traversons et réussir notre transition démocratique.

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