2021, l’année de tous les impondérables

Après une année aussi chaotique que celle qui est sur le point de s’éteindre, tout peut arriver en celle qui va lui emboîter le pas. Tous les improbables. Soit, le contraire de ce qui est habituellement prévu, étudié, organisé, dans un contexte moins conflictuel et moins bouleversé. Et pour ne pas déroger à la règle en cette aube d’une nouvelle année, on commencera par les bonnes choses qui pourraient survenir en 2021.
La Tunisie recevra sa part en doses de vaccins anti-Covid —à travers l’opération Covax et autres— dans les plus brefs délais et entamera le plus tôt possible sa campagne de vaccination. Entre-temps, les Tunisiens réticents auront dépassé leur scepticisme à la lumière des résultats des campagnes de vaccination obtenus dans d’autres pays. La vie reprendra progressivement son cours normal, l’économie son envol et les liens sociaux seront rétablis.
Dans nos murs, les touristes pourront enfin revenir, les frontières avec l’Algérie voisine rouvertes, les commerces, les hôtels, les artisans, les espaces de loisirs, les festivals, vont retrouver leur dynamisme et les caisses de l’Etat des couleurs. Les Tunisiens préserveront les bons réflexes en matière d’hygiène, ceux qu’ils ont appris dans le contexte de la pandémie de la Covid-19 (masques, distanciation, lavages fréquents des mains), et approuveront une trêve sociale de deux ans que l’Ugtt aura, dans un élan de solidarité et de patriotisme, proposé au Chef du gouvernement qui, à son tour, sortira des tiroirs les documents des réformes les plus urgentes. Un dialogue national économique et social sera mené en quelques jours par des experts apolitiques et de toutes les spécialités en vue d’élaborer un plan d’action succinct et applicable immédiatement. Cette étape de la concrétisation nécessitera un gouvernement de compétences politisées qui auront de la vision pour l’avenir et des talents de communicateurs. Le gouvernement Mechichi devra être remanié partiellement ou entièrement et il serait judicieux de rappeler d’anciens ministres de talent qui ont été les victimes collatérales de tirs croisés partisans. Mechichi ou le nouveau chef de gouvernement devra commencer par nettoyer les stigmates de corruption dans ses propres dossiers, à commencer par les emplois fictifs dans les pseudo-sociétés de jardinage, le trop-plein d’agents dans les administrations, sans travail, sans rendement (130 gardiens dans un établissement scolaire !!!).
Un Etat qui se permet d’enfreindre la loi pour acheter la paix sociale est incapable d’appliquer la loi sur ses administrés.
Du côté des politicards, maintenant. On baisse les armes. Chacun retrouve son esprit et revient à de meilleurs sentiments. Les réunions reprennent dans le calme ; le président de l’ARP, Rached Ghannouchi, condamne nommément la violence physique exercée au sein du Parlement et met ainsi fin au sit-in du bloc démocrate ; il présente sa démission dans un geste sage et courageux pour dire à ses adversaires, et aux siens, qu’à son âge, il ne s’accroche pas à un siège de président mais à la notoriété de l’institution parlementaire et à celle du loup de la politique, qu’il est, qui sait quand il faut partir pour sauver sa grandeur et son pouvoir. Les partis centristes modernistes forment enfin un front et  Abir Moussi, présidente du PDL, débarrassée de son ennemi politique au Parlement, poursuivra sa « Révolution des Lumières » dans les régions, « jusqu’à faire dégager les fanatiques extrémistes qui ont miné la société tunisienne par leurs idées et endoctrinements rétrogrades». Les démocrates reprennent les rênes du pouvoir ; la guerre contre la corruption s’installe, les prisons se remplissent de ministres, de députés, d’hommes d’affaires véreux, de contrebandiers, et les commanditaires des assassins de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi sont condamnés. Les Tunisiens reviennent à leurs usines après avoir obtenu toutes les augmentations possibles et inimaginables, toutes les vannes sont rouvertes avec la promesse que le chômage sera résorbé au fil des mois et des années.
Le revers de manche est tout autre et, heureusement, aussi fortuit. La quantité de vaccins anti-Covid achetée sera très insuffisante pour atteindre un niveau de degré de contamination contrôlable. Les mesures de confinement sont endurcies, l’activité économique ralentie et les Tunisiens encore plus en colère descendent dans les rues de plus en plus nombreux pour protester. Mechichi a du mal à trouver de nouveaux créanciers,  le pays est surendetté et les gouvernements successifs ne convainquent plus les bailleurs de fonds pour n’avoir pas tenu leurs engagements en termes de lancement des réformes économiques et sociales. Mechichi est limogé. Le président Kaïs Saïed reprend les rênes et est à nouveau maître de la situation. Cette fois, la responsabilité est encore plus lourde, les Tunisiens l’attendent depuis longtemps déjà, il ne doit pas les décevoir. Il nomme un nouveau chef de gouvernement parmi sa ceinture politique : Courant démocratique, Mouvement Echaâb, Tahya Tounes, Coalition nationale et quelques indépendants. Il est fort à parier qu’Ennahdha, qui ne veut jamais perdre, sera de la partie si Nabil Karoui n’aura pas été d’ici là acquitté et libéré. Et qui dit Ennahdha, dit Qalb Tounes, ce précieux bloc parlementaire qu’Ennahdha n’est pas prêt à lâcher depuis qu’il a grossi les rangs de ses députés. Finalement, le rassemblement des forces politiques sera inévitable dans les prochains jours, semaines et mois. Parce qu’il faudra extirper de la vase l’embarcation qui porte tout le monde. Sinon, ce sont la faillite, la perte de la souveraineté et la fin de tout : la dignité, la démocratie et même la dictature éclairée du passé. Kaïs Saïed gagnerait à mettre tous les partis sous son aile et l’occasion sera alors propice pour tenir le gouvernail vers un seul cap, celui de la délivrance.
Dès lors, comment devrions-nous accueillir la nouvelle année ? Avec une folle ambition ou  une pathétique realpolitik ?

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